Quand les ordinateurs remplaceront les professeurs

Enseignant artificielComme l’indique Maurice Danicourt, pseudonyme d’un haut fonctionnaire au Ministère de l’Éducation nationale dans une tribune publiée dans le Café pédagogique1, rien n’avait été prévu pour assurer la « continuité pédagogique » pendant le confinement. Ce sont les professeurs, qui, avec les moyens du bord, se sont dépatouillés comme ils ont pu, en fonction de leur matériel personnel et de leurs connaissances des outils de travail à distance. Car oui, nos enfants reçoivent des ordinateurs, des tablettes, leurs professeurs, rien. Normalement un salarié sans matériel ne travaille pas. Les policiers n’achètent par leur LBD, les pilotes de ligne n’achètent par leur avion. Les professeurs eux achètent leur matériel pour pouvoir travailler. Peuvent- ils au moins déduire les achats d’ordinateurs, d’imprimantes, d’encres et de feuilles de leurs impôts ? Même pas. C’est dire s’ils sont gentils. Et il serait bon qu’ils arrêtent d’être trop gentils parce qu’ils participent à la destruction de leur emploi et par là-même, à la destruction de l’école.

Quelles que soient les origines du coronavirus, il est clair que la crise sanitaire a été très utile pour tester des dispositifs et la résistance des Français face à des mesures absurdes. Dans l’Éducation nationale, c’est le télé-enseignement qui a été imposé par les évènements. Or, ce télé-enseignement ne date pas d’hier et le monde marchand s’intéresse depuis fort longtemps, depuis les années cinquante en fait, à la transformation de l’école à la fois comme lieu d’un enseignement économique diffusant l’ignorance jusqu’à la fin du secondaire et comme un centre de profit en ce qui concerne le supérieur. Comme le rappelle Michel Delord, professeur retraité certifié de mathématiques en collège, dans son article Marchandisation ? Du bon usage de l’OCDE,2 les mathématiques vont faire les premiers les frais de cet intérêt marchand. L’OCDE, l’Organisation de Coopération et de Développement Économique, crée en 1958 un Bureau du Personnel Scientifique et Technique dont l’un des objectifs « est de rendre plus efficace l’enseignement des sciences et des mathématiques. » Les travaux de ce nouvel organisme enfanteront l’enseignement des mathématiques modernes en primaire qui ont dégoûté à jamais des mathématiques l’essentiel de ma génération. Mais cela marque surtout l’entrée de « l’innovation » dans les écoles. Après les mathématiques modernes, les outils modernes. Donc, dès le début des années 1970, l’OCDE travaille à la transformation de l’acquisition des compétences des élèves. Ainsi, dès 1974, l’OCDE affirme que « le rôle de l’enseignant dans les situations axées davantage sur l’apprentissage et moins sur l’enseignement évoluera probablement dans les directions suivantes : dans les techniques utilisées par l’enseignant, vers …une meilleure maîtrise des accès au savoir et des méthodes de recherche, plutôt que du savoir lui-même.  » Comment ? Par l’auto-instruction, tout particulièrement pour les élèves issus des milieux pauvres. Le but est de développer l’apprentissage tout au long de la vie, concept managérial inventé dans les années 40 par un manager de General Motors, qui va irriguer les instances de l’OCDE dans les années 60. L’introduction des calculatrices sera le cheval de Troie des futurs outils numériques et informatiques qui vont faire le forcing pour pénétrer les classes. Comme le rappelle toujours Michel Delord, en 1978 Alain Minc se demandait quand le calcul allait disparaître de l’école, supplanté par l’usage de la calculatrice.3 Les calculatrices, imposées par les programmes officiels ont durablement bouleversé l’enseignement des mathématiques et de la physique, conduisant à une baisse continu des qualités mathématiques des élèves et à leur incompréhension, par contre-coup de la physique. Mais on s’en fiche puisque l’enjeu est de diffuser l’ignorance. En 1994, Jacques Attali annonce enthousiaste que l’éducation va enfin devenir une source de profit pour les secteurs de l’informatique. L’Union Européenne et sa dynamique commissaire à l’Éducation et à la Formation, Édith Cresson, travaillant main dans la main avec l’ERT, Table ronde européenne des industriels, va donner un petit coup de pouce aux géants économiques européens afin de développer l’enseignement à distance. Dans son article L’école, grand marché du XXIème siècle4, Gérard de Sélys rappelle l’enjeu de l’enseignement à distance : assurer un enseignement et des formations rentables. L’université est une entreprise comme une autre qui doit vendre ses produits, c’est à dire les cours, à ses clients, les étudiants: l’enseignement à distance permet la réalisation de magnifiques économies d’échelle pour assurer un profit plus important. Et donc Édith Cresson s’attelle à transformer ce cauchemar en réalité produisant rapports et préconisations pour développer l’apprentissage tout au long de la vie sous injonctions des entreprises car le monde de l’enseignement est incapable de comprendre les besoins industriels. Ainsi la formation doit-elles passer sous la responsabilité des entreprises. De toute façon, il ne s’agit pas d’enseigner mais d’apprendre. Mais apprendre quoi ? Apprendre à se dépatouiller sur des interfaces informatiques et numériques. Le développement de l’enseignement à distance est depuis la moitié des années 90 un objectif de l’Union Européenne. Le rôle des enseignants du primaire et du secondaire doit se résumer à entraîner les étudiants à apprendre seuls car le projet de l’enseignement tout au long de la vie est d’obliger les salariés à se former par eux- mêmes, à leurs frais, sur leur temps de loisir. Cette chose n’est pas un vœu pieu mais un objectif.

Ecole à la maisonDans une étude de l’EHESS5, les quelques élèves interviewés sur leur perception de cette période de confinement, disent développer leur autonomie, avoir plus de temps pour eux, être moins stressés. Les quelques enfants de mon entourage que j’ai interviewés ont du mal à se mettre à leurs leçons, ont les parents sur le dos toute la journée faute de se mettre sur les cours justement, en ont marre, veulent retourner à l’école. Ce confinement envenime les relations parents- enfants. Même de très bons élèves autour de moi ont clairement décroché. Quant à ma fille, elle est dans un état de stress permanent : les connections marchent mal, elle doit jongler entre discord (mais ça ne marche pas) et google meet, ses mails et école directe. C’est évidemment quand elle doit envoyer le contrôle super important que la box plante, qu’il n’y a plus d’encre dans l’imprimante. Ma fille n’arrive plus à se connecter avec le professeur d’allemand. Les mails du professeur d’anglais partent dans les spams. Que de mails d’excuse j’ai du rédiger pour les retards des envois! Ma fille ne veut pas chanter en se filmant comme demandé par le professeur de musique. Quid de la vidéo ? Et si par erreur elle se retrouvait sur le net ? Des professeurs ne veulent pas faire de visioconférences de peur d’être photographiés par leurs élèves et ridiculisés sur le net. Vivement septembre et le retour à l’école et le retour de la frontière entre le temps de travail ou d’études et la vie à la maison. En ce moment, tout se mélange. Je reçois un mail du professeur à 20 heures car il n’a pas reçu le devoir de ma fille. Je le découvre en me couchant et réponds donc à 23 heures pour ne pas oublier de répondre et assurer à cet enseignant que je vais vérifier l’envoi le lendemain (les pièces jointes ne sont pas passées.) Elle me répond à six heures du matin. Sans doute quand elle s’est réveillée. Cela ne va pas : les professeurs ne peuvent pas travailler de 6 heures à 20 heures. Ou beaucoup plus tard. Certains professeurs répondent le dimanche, après 22 heures. Quid de leur vie privée ? Vont-ils recevoir de généreuses indemnités pour ces heures supplémentaires ? Non. Même pas une médaille. Vivement le retour à l’école en septembre donc. Les conditions sanitaires sont tellement drastiques que son établissement ne peut accueillir que peu d’élèves. Elle n’est pas prioritaire : il y a toujours un adulte à la maison dans ce temps de vrai- faux déconfinement et elle est suivie malgré les erreurs 404 et pannes d’internet. Mais déjà, le ministre nous annonce que le virus sera encore là en septembre et qu’il va falloir repenser les temps de l’école. «Nous montons des groupes de travail pour réfléchir à la façon dont nous organisons l’année 2020-2021» annonce JM Blanquer. «Nous devons également faire évoluer notre organisation et je vais en parler avec tous les partenaires de l’Éducation nationale pour que l’on soit bien organisés en septembre« . La « formule mixte » basée sur des groupes de 15 élèves qui sera mise en place à partir du 12 mai pourrait être reconduite à la rentrée de septembre. « Jean-Michel Blanquer veut que cette rentrée scolaire ne soit pas « dégradée », mais « que ce soit une année où nous nous modernisons », notamment avec des activités de sport et de culture qui seront développées. »6Vous ne connaissez pas encore les 2S2C ? C’est le complément à l’enseignement à distance et à la diffusion de l’ignorance pour tous. Ce sont des activités qui permettent de prendre en charge des groupes d’élèves parallèlement à d’autres groupes qui restent dans l’école par petits groupes de 15. Et oui, Dans la classe de ma fille l’année prochaine, ils seront quarante. Monsieur Blanquer invente la classe en « assolement quadri-hebdomaire » : le temps en classe avec le professeur, le temps « en étude », accompagné par un adulte dans l’école, le temps à la maison, le temps en activité 2S2C. Mais va t-on multiplier le nombre de professeurs pour faire face à l’enseignement en mini-groupe ? Non bien sûr, on va se débrouiller avec le télé-enseignement sur le temps à la maison et l’auto-instruction avec l’aide de l’adulte, en étude. Est- ce à dire qu’il va encore falloir jouer les assistants professeurs à la maison ? Les professeurs acceptent déjà de travailler plus pour rien alors travailler un peu plus pour rien de plus ne devraient pas trop les déranger, que font leurs syndicats ? « Pour le second degré, les professeurs, notamment les professeurs d’éducation musicale et les professeurs d’arts plastiques, pourront développer des partenariats artistiques et culturels avec des artistes, des associations et des structures culturelles ; les professeurs d’EPS pourront s’engager dans un travail partenarial avec les clubs locaux et les fédérations de sports scolaires (USEP, UNSS, Ugsel) pour faire le lien entre l’école et le monde associatif et fédéral. »7 Les activités artistiques et culturelles, c’est le petit coup de pouce aux intermittents8. Mais il faudra aussi compter sur des intervenants associatifs, des intervenants de statut privé non associatif (salarié, autoentrepreneur, étudiants, etc.), des parents, des enseignants, des personnels municipaux (éducateurs sportifs, ATSEM, bibliothécaires, jardiniers, etc.) et des bénévoles (parents d’élèves, retraités, étudiants…). A terme, on pourra passer par des intermittents et des associations extérieures et se passer des professeurs. C’est économique. Voyons, où ai- je lu cela ? Oui dans le document L’enseignant face à l’innovation de l’OCDE de 1974 dans la synthèse de Michel Delord. Il fourmillait de recommandations:

– « une aptitude à travailler en étroite collaboration avec les parents, les divers conseillers et les travailleurs sociaux pour remédier aux blocages et stimuler les motivations. »

– « de para-professionnels et d’auxiliaires dans les écoles, comme partenaires d’une entreprise »

– « Suppression des programmes et du découpage horaire »

– « Constitution d’équipes d’enseignants, Constitution d’équipes éducatives »

– « Redéfinition du service des enseignants »9

Comme quoi, l’important est d’être constant comme disait Oscar Wilde. A la rentrée prochaine, sous couvert de coronavirus, le temps présentiel face à un vrai professeur ne devrait plus représenter qu’un quart du temps de nos enfants à l’école. Alors il est urgent de boycotter le télé- enseignement pour que cette organisation ne voit jamais le jour.

Notes et liens:

3http://michel.delord.free.fr/ntic-docs.pdf NTIC Quelques documents de base1Michel Delord – Septembre 2009

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