Le handicap vu par l’Éducation Morale et Civique

MoralIl arrive souvent que l’on se trouve perplexe face aux cours de nos enfants. L’EMC- Éducation Morale et Civique- est une discipline scolaire qui m’offre à chaque nouveau chapitre des moments de doutes quant à la pertinence de cette matière scolaire. Créé par la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République, ce cours, qui remplace l’Instruction Civique et Morale, est dispensé de l’école primaire au lycée. Il a comme objectif de « développer une conscience morale chez l’élève, lui permettant de comprendre, de respecter et de partager des valeurs humanistes de solidarité, de respect et de responsabilité. [1]» Or, l’un des thèmes récurrents est la lutte contre les discriminations, abordés au collège sous l’angle du « handicap ».

Le « handicap » existe-t-il vraiment ?

La question peut faire sourire, et pourtant. Un jour, ma fille devait commenter des images et décrire les situations de discrimination qui lui étaient présentées. Par exemple, se trouvait un monsieur, dans un fauteuil roulant, au pied d’un escalier qui conduisait à une porte sur laquelle était inscrit le mot « Job ». Privé de l’usage de ses jambes, le monsieur ne pouvait évidemment pas accéder à la porte, donc à un travail. C’est embêtant, mais en quoi est-ce un handicap ? Diriez-vous de Stephen Hawking qu’il était handicapé  ou qu’il était physicien ? Évidemment, la sclérose amyotrophique a eu des impacts sur sa qualité de vie et elle lui a sans doute rendu la vie difficile, mais cela l’a –t-il empêché d’avoir une vie d’homme ? Sa vie était-elle moins enviable, moins intéressante que la vie des chiffonniers du Caire ou des saisonniers qui s’échinent sur des métiers rébarbatifs et mal payés ? Quel était donc son handicap ?

Qu’est-ce qu’un handicap ?

fauteuil roulantCe mot « handicap » viendrait de l’expression anglaise « hand in cap », la main dans le chapeau : à l’origine, ce serait une transaction commerciale entre deux  personnes qui s’échangeaient des  biens d’inégales valeurs. Aussi, un arbitre était-il appelé pour évaluer le montant de la différence entre le bien le plus élevé et celui moins élevé. Chaque vendeur payait une amende : soit ils acceptaient la transaction au prix fixé et chacun repartait avec les biens, celui qui avait choisi le produit de moindre valeur encaissé également la somme de la différence et l’arbitre les amendes. Soit les deux partis refusaient la transaction et l’arbitre partait avec l’amende. Soit, celui qui refusait la transaction devait payer à l’arbitre son amende et à l’autre vendeur la différence de valeur entre les deux objets.[2] Puis, l’expression est utilisée dans des paris équestres. Afin que tous les chevaux courent à la même vitesse, un arbitre ajoute des poids à chacun selon leur rapidité estimée. Les parieurs ne parient donc pas sur les qualités intrinsèques du cheval mais sur leur aptitude à dépasser leur handicap. L’idée même de handicap est donc une idée anglaise liée à l’idée de dépassement des limites: le corps n’est qu’un poids à surmonter. Selon la loi, le handicap se définit par « toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant.» Cette définition colle presque  comme un gant à un nouveau-né : il ne voit pas grand-chose, ne peut pas faire grand-chose tout seul et pourtant, nous le voyons juste comme un bébé, donc comme un être humain  avec des besoins particuliers, pas comme une personne handicapée. Les enfants d’ailleurs ne catégorisent pas naturellement les hommes comme nous le faisons. Ma fille n’a pas attendu l’école et la BD de Titeuf que l’Éducation Nationale semble adorer pour découvrir que tous les hommes ne sont pas faits du même bois et que certains de nos amis avaient parfois besoin d’aide pour traverser une rue, monter un escalier ou compter leurs glucides. Pour autant, elle n’avait jamais pensé à considérer nos amis comme des êtres à part. C’est l’école qui a rangé nos proches dans la catégorie fourre-tout des «handicapés» et qui a mis dans la tête de ma fille qu’ils n’étaient pas tout à fait « comme tout le monde». D’abord l’archétype scolaire de la personne «handicapée » est la personne  paraplégique. Il est certes plus facile de dessiner un fauteuil roulant plutôt qu’une oreille qui n’entend pas ou une maladie invalidante sur les illustrations qui accompagnent les cours ou documents à commenter. Pour autant, l’école crée ainsi deux stéréotypes : personne handicapée = personne en fauteuil roulant et inversement  personne en fauteuil roulant = personne « handicapée ». Au collège, il est question de faire comprendre aux enfants les difficultés rencontrées par leurs camarades « handicapés», puis d’intégrer ces derniers malgré leurs handicaps au sein du groupe. On apprend ainsi à regarder l’Autre à partir de ce qui le différencie d’une norme médicale, puis, on va nommer la « tare » (il est paraplégique, sourd, trisomique, autiste…), enfin, on va rappeler aux élèves que l’Autre est malgré tout un être humain qu’il faut intégrer au groupe et avec lequel il faut être gentil. Or, en faisant cela, sur quoi mettons-nous l’accent : sur la personne ou sur son « handicap », mot poli pour dire « tare » ou « défaut de conception » ? L’exemple cruel des champions paralympiques est criant : ils ne sont pas regardés comme des sportifs, mais comme des personnes « handicapées » qui ont réalisé une performance en lien avec leur handicap et non en lien avec la performance. Pour le dire autrement, l’homme le plus rapide du monde est Usain Bolt, pas Jarryd Wallace qui ne démérite pourtant pas avec 100 m en 10,71 secondes. Mais si Jarryd Wallace est digne d’intérêt, si j’ose dire, c’est parce qu’il  court avec une seule jambe. Ici, le stigmate fait l’homme, à condition que celui-ci se surpasse. J’y reviendrai.

Tous les « handicapés » dans le même panier ?

Autre difficulté : la notion de handicap couvre des réalités humaines qui n’ont pas grand-Tous dans le même panierchose à voir les unes avec les autres. Ne pas voir, ne pas entendre ou ne pas marcher est certes embêtant mais cela n’empêche en rien de vivre une vie adulte et responsable. Vous n’êtes pas malades et vous avez toutes vos facultés mentales. Certains troubles mentaux empêchent par contre toutes relations sociales, certaines maladies rendent impossible une vie responsable d’adultes…On voit donc ici que l’enjeu n’est pas tant de lutter contre les discriminations que de discriminer plutôt afin de saisir la nature de chaque situation. Prendre en compte la réalité d’une difficulté d’une personne pour adapter ce qu’on lui propose à cette réalité ne signifie pas lui manquer de respect : il serait ridicule de demander à un enseignant aveugle de surveiller une épreuve d’examen et sadique de le nommer sur plusieurs établissements alors qu’il est évident qu’il lui est plus difficile de se déplacer que pour un collègue qui n’a pas de problème de vue. On voit bien ici que l’expression « refus des discriminations » n’est guère plus pertinente que celle de « handicap » ! De plus, lutter contre les discriminations face aux handicaps impliquent de définir le handicap, donc de le normaliser en tant que handicap et de l’évaluer en fonction de la norme établie de la « normalité ». Voilà qui fait beaucoup de normes, or, dans le même temps, la « situation de handicap » nous dit-on,  ne serait « pas liée à l’atteinte organique, mais à une interaction entre cette atteinte organique, des facteurs personnels (dont l’histoire personnelle) et les facteurs environnementaux. Deux individus distincts présentant les mêmes atteintes organiques ne sont pas dans la même situation de handicap (leur handicap n’est pas le même). » [3] Mais, à l’école, la personne handicapée devient une personne « différente », un Autre, face à une communauté homogène de « Nous ». Ainsi, des ateliers de « sensibilisation à la différence » sont mis en place afin de permettre à l’enfant de comprendre ce que vit et ressent la personne dont l’un des sens est défaillant. Bizarrement, il ne vient pas à l’idée des enseignants de proposer des ateliers durant lesquels tous les enfants se feraient pipi dessus pendant les cours pour comprendre ce que ressentent leurs camarades qui s’oublient en classe. On pourrait aussi, pourquoi pas,  pour comprendre le stress des copains en difficulté,  lire des textes en russe (pas facile de suivre quand on ne sait pas déchiffrer) ou des textes en latin (pas facile de suivre quand on ne comprend pas ce qu’on lit !). En fait, ces drôles de cours « sur le handicap » créent deux normes : le monde des normaux et le monde des anormaux, sans jamais tenir comptent des singularités de chacun et dans la plus grande hypocrisie.

L’hypocrisie face au handicap

La première hypocrisie est qu’il est en fait très difficile en France de scolariser un enfant « en situation de handicap. » L’Unapei, une association de personnes « handicapées » et leurs familles rappelait dans un communiqué qu’en 2016, « le ministère de l’Éducation nationale recensait 45.000 contrats aidés d’auxiliaires de vie scolaire (AVS) ainsi que 25.000 emplois à temps plein d’AESH (accompagnants des élèves en situation de handicap), pour accompagner 122.000 élèves handicapés scolarisés en milieu ordinaire ».  Le nombre d’AVS est clairement insuffisant et leur statut est très précaire (contrats à durée déterminée à temps partiel). La seconde hypocrisie est qu’il est également très compliqué pour les enseignants « en situation de handicap » de rester au sein de l’Éducation Nationale car tout est fait pour les décourager malgré la loi de 2005 qui prévoit l’obligation d’aménagement des postes. [4][5][6] A tel point que des associations d’aveugles commencent à s’organiser pour dénoncer les difficultés croissantes qui leur sont faites par leur administration scolaire dans l’exercice de leur métier. Troisième hypocrisie, le contexte actuel. Faut- il rappeler que les ressources des personnes touchant l’AAH (allocation adulte handicapé) ont été globalement diminuées [7]; la prime d’activité pour les personnes invalides a été supprimée ; le projet de loi Élan prévoit d’abaisser de 100 à 10 % la part de logements accessibles aux personnes handicapées dans les immeubles neufs ? La petite « moraline » de fin de cours sera-t-elle suffisante pour effacer  la réalité du sort fait à nos concitoyens? Pas sûr.

NormesPlus hypocrite encore, le rapport de l’Éducation Nationale à la norme, de l’écart à la norme et au handicap. En fait, tous les parents en ont fait l’expérience dès la première inscription. La rentrée scolaire des tous petits est source de conflits l’été qui la précède : l’enfant doit coûte que coûte « être propre », c’est-à-dire ne plus faire ni pipi, ni caca dans sa couche ou dans sa culotte. Sinon, il prend le risque de ne pas être scolarisable ! Tout le monde comprend bien le désagrément que représente le fait de changer un enfant à l’école : interruption de l’activité, mains dans les crottes, nettoyage de l’enfant… c’est pénible. Mais les pédiatres expliquent tous les ans aux parents contrits de ne point avoir d’enfant propre que la maturité des sphincters, des mécanismes d’alerte de la vessie dépendent de chaque enfant et que cela peut prendre du temps, beaucoup de temps, ce qui ne convient pas du tout à l’institution scolaire. A l’école, on interpelle les parents, on cherche des explications logiques. L’enfant a un problème médical (« non » dit le pédiatre). Psychologique (« non » dit le pédopsychiatre convoqué en urgence.)  Dans la « merveilleuse » Scandinavie, les enfants sont admis avec couche dans ce qui correspond à notre maternelle et deux assistantes accompagnent l’enseignante, parait-il. L’anormalité médicalisée des uns n’est que singularité chez les autres. Or, l’école française est particulièrement friande de normes et de médicalisation de ceux qui sortent de cette norme: les tests débutent dès la maternelle et chacun s’inquiète de savoir si son enfant est bien dans les courbes.  Votre enfant de trois ans connait-il le mot « pâte à modeler »? Celui de quatre le mot « pays »?[8] Non ? N’avez-vous jamais pensé à consulter un orthophoniste, un neuro-psy, un pédo-psy ? Il est possible que votre enfant ait un problème, source d’un futur handicap qui sera réglé par sa déscolarisation ou par une orientation…loin des bancs de l’école tout de même, si le handicap n’est pas corrigé.  Or, dès lors que vous fabriquez des normes, vous fabriquez de facto des hors normes. Nous en avons tellement l’habitude que cela ne nous choque plus : mais que signifie être trop grand ou trop petit ? Vous êtes « trop » par rapport à quoi ? Simplement à une taille standard qui permet de calibrer à la chaîne des meubles, des objets, des vêtements produits en masse. La médecine tente alors de booster votre croissance ou au contraire de la stopper afin de vous permettre d’être adapté à nos produits manufacturés. De même, si on évalue le nombre de mots connus par les enfants et par tranche d’âge, c’est d’abord pour fabriquer des cours à la chaîne transposables dans toutes les classes de France. On détermine statistiquement, de manière orientée, le vocabulaire communément utilisé par les enfants selon leur âge puis on en déduit ce que doit être le vocabulaire normal d’un enfant de cet âge, qui devient étalon de normalité. Quel rapport avec le handicap me direz-vous ? Le rapport est que les limitations d’activité et les altérations sensorielles, physiques ou psychiques s’évaluent évidemment à l’aune de normes d’adaptation. L’enfant « normal » est l’enfant transparent, celui qui ne gêne pas l’institution, celui qui avance à la chaîne. D’ailleurs, jusque dans les années 70, on ne parle pas de handicap mais de personnes inadaptées : « Défini dans les années quarante, il est réaffirmé dans le rapport Bloch-Lainé de 1967 : « Sont inadaptés à la société dont ils font partie, les enfants, les adolescents et les adultes qui, pour des raisons diverses, plus ou moins graves, éprouvent des difficultés plus ou moins grandes à être et à agir comme les autres. »[9] L’Enfance inadaptée, essentiellement délinquante, bascule, en 1942 sous la responsabilité du ministre de la santé issu du gouvernement de Laval sous Pétain et psychiatres et éducateurs remplacent les instituteurs.[10] Il faut s’interroger sur ce « comme les autres » et sur les normes choisies, les normes de la normalité et les normes du handicap ou de l’inadaptation. Qui n’a pas eu dans sa classe des élèves « hyperactifs ». Ils ne sont pas agités, ils sont « hyperactifs ». Cela change tout : En disant « hyperactifs » au lieu de « agités », on sous-entend que leur agitation vient d’eux-mêmes. Inversement, en nommant correctement les choses à l’aide d’un participe -passé, on s’inquiète de leur environnement, pas de leur santé mentale. Ainsi, l’école, bien aidée par la société en général, médicalise ou présente comme problématique tout manquement aux apprentissages: Il ne tient pas son stylo comme il faut ? Il faut un rendez-vous chez un psychomotricien ; il ne colle pas ses gommettes sur les lignes : a-t-il vu un ophtalmologue, un psy  car le refus de suivre le trait est peut-être un refus d’autorité parentale ? Ne serait-il pas « dys » quelque chose ? Dyslexique, dyscalculique, dysgraphique… ? C’est bien pratique.  Cela permet de ne jamais remettre en question ses propres pratiques d’enseignement.  Mais comment l’école a-t-elle appris à nos enfants  à tenir un stylo ? A lire ? A compter ? L’explosion des difficultés scolaires est-elle la démonstration de meilleurs diagnostics ou de l’inanité des nouvelles pratiques innovantes et disruptives d’apprentissages ou de l’absurdité des attendus ? En effet,  est-ce vraiment important de ne pas coller ses gommettes sur la ligne à trois ans et deux mois ou même dans l’absolu ? Cette école qui a inventé la pensée et l’apprentissage à la chaîne n’a pas le temps de s’attarder sur les singularités des enfants. Or les liens sociaux s’attachent justement à apprendre à vivre avec les singularités de chacun : je suis doux avec mon petit frère, fort face à papa et patient avec papi qui marche lentement avec sa canne. Ainsi, si l’école est bien hypocrite dans ce cours sur le « handicap », elle participe à la représentation de valeurs qui nous éloignent grandement des valeurs humanistes qu’elle prétend défendre.

Les valeurs cachées derrière le « handicap »

JaguarEst-il judicieux qu’un cours d’EMC soit séparé des enseignements traditionnels qui sont le fruit de l’expérience des hommes, exprimé par la profondeur littéraire et la rigueur mathématique? N’est-ce pas parce qu’il est difficile de décrire  toute la profondeur de nos conflits moraux, de les voir et de les résoudre que nous avons besoin de littérature ? Quand un Grec faisait face à des difficultés, il avait à disposition dans sa mémoire les vers d’Homère pour le soutenir dans son épreuve. Un dessin de Titeuf, aussi drôle soit-il, ou des études de cas un peu absurdes qui se concluent tous par le banal « il faut être gentil avec son voisin » apportent-ils  vraiment le même soutien ? Qui plus est, que se cache t-il derrière cette gentillesse « des gens normaux » envers les « handicapés » ? Les « gens normaux » ne dépendraient donc de personne ? Seraient- ils assez forts pour vivre seuls ? L’école n’a que le mot autonomie à la bouche. Il faut que les élèves soient autonomes et par définition, l’enfant « handicapé » ne l’est pas. Il a parfois besoin d’aide, parfois tout le temps. Or, l’homme autonome est celui qui agit selon ses propres lois, celui qui ne dépend de personne. Sommes-nous devenus des jaguars d’Amazonie pour que ce terme ait fait flores dans nos contrées ? Est-ce de la morale ou bien l’idéologie du temps ? C’est la maman ours qui développe l’autonomie chez ses petits, car eux vivront selon leurs propres lois, sans dépendre de personne, seuls, tous seuls. Est-ce vraiment cela que nous voulons pour nos enfants ?

Mais me direz-vous, quand on pense à l’autonomie, on pense surtout à «savoir-faire seul». Un peu comme la voiture autonome qui n’aurait pas besoin de chauffeur. L’autonomie, dans nos sociétés industrielles et technologiques s’accompagnent en plus du culte de la performance. Or, la personne « handicapée » est une personne « diminuée ». Heureusement grâce à la technologie, elle devient une personne intégrée, voire une personne « augmentée. »  Les JO paralympiques en sont une excellente démonstration : d’abord, pour participer, il faut démontrer que vous avez un handicap, donc que vous n’êtes pas dans la norme. Par exemple, pour participer dans la catégorie des déficients mentaux il faut démontrer que vous avez un QI inférieur à 75 et que ce handicap a été officiellement reconnu avant vos 18 ans. A cela s’ajoutera également des tests spécifiques par type de sport. Cela signifie que des médecins ont statistiquement étudié des postures sportives pour définir celles qui relevaient de la normalité sportive et celles qui relevaient d’un handicap! Ensuite, il va falloir se surpasser, nous parlons des JO. Le sportif de haut niveau, avec ou sans handicap est l’homme qui dépasse les « limites de son corps »: sauter encore plus haut, courir encore plus vite… Ce qui n’était qu’entraînement du guerrier dans un lointain passé devient le guerrier par excellence : l’athlète franchit les obstacles, il terrasse l’adversaire sans écouter les douleurs de son corps avec le but ultime de la victoire et de la gloire qui en découlera. Dans une telle perspective, le corps n’est que le tombeau qui empêche l’esprit de réaliser toute sa force. Donc la technologie (et la chimie) vient apporter un surplus de puissance dans cette guerre faite au corps. Que l’on soit au JO ou aux JO paralympiques, même super entrainé, vous ne gagnerez pas le Tour de France sur le vélo tout chemin B’Twin de Décathlon. Mais à quoi tient la victoire des sprinters paralympiques qui « courent sans jambes » mais sur des lames de carbone ? L’excellence des ingénieurs qui conçoivent les lames, l’excellence du coureur qui s’adapte à ces lames, un mélange des deux ? D’ailleurs, est-il très judicieux d’exposer au grand public le « handicap » au moment où il sacrifie aux rites de la compétition ?  Le handicap ne devrait-il pas nous permettre au contraire de prendre du recul par rapport à cette mystification? N’avons-vous pas d’exemples de sociétés dans notre histoire qui auraient accordé beaucoup d’importance aussi à la normalisation de la santé, défini les critères du corps sain et en bonne forme physique et promu une bonne alimentation (sans viande, ni alcool, ni tabac), de l’air pur et beaucoup de sport pour avoir des hommes vigoureux et besogneux ? Serions- nous les premiers ? L’exemple américain nous montre que ces questionnements et politiques de santé s’accompagnent généralement de classification des hommes en fonction de « leurs inaptitudes ». Les américains avaient, à partir de 1907, listé les indésirables : «les débiles mentaux, les fous, les criminels, les ivrognes, les malades (tuberculeux, syphilitiques…), les aveugles, les sourds, les difformes, les individus à charge (y compris les orphelins, les bons à rien, les gens sans domicile…). [11] Entre 60 000 et 70 000 d’entre eux furent stérilisés de force. Les normes de l’intelligence furent également posées. Ainsi, les immigrés étaient-ils « intellectuellement classés » en fonction des tests de QI Binet-Simon : « Ces résultats montraient que l’âge mental moyen des Américains blancs était de 13,08 ans, juste au-dessus de la limite de la débilité légère (âge normal : 16 ans) […] le Russe avec un âge mental de 11,34 ans, l’Italien de 11,01 ans, le Polonais de 10,74 ans : l’immigrant était donc un débile léger. ([Gould SJ. Le sourire du flamant rose. Paris : Seuil, 1988 : 288.], p. 239). »[12] Ces manières de normaliser les hommes ne sont pas anodines. Toujours à l’œuvre dans nos contrées, elles s’enrichissent d’apports technologiques. Cette même technologie qui « répare », modifie aussi les corps. On met des implants dans les oreilles des sourds afin qu’ils entendent (mais tous n’en veulent pas), on met aussi des implants pour changer les corps. Comme le faisait remarquer avec malice la sportive et mannequin, Aimee Mullins, bien que Pamela Anderson ait davantage de prothèses qu’elle, personne ne songerait à la considérer comme handicapée. Améliorer l’esthétique, améliorer les performances aussi. Qui refuserait à un militaire qui part se battre contre des « méchants » (terroristes, par exemple) des  « exosquelettes, casques de cognition « augmentée », molécules dopant l’attention et l’éveil, implants, prothèses connectées… »[13] ? Évidemment, on ne nous dit jamais que ces cyborgs pourraient tout aussi bien être les CRS face à nous dans les prochaines manifestations pour défendre nos retraites ou la gratuité de l’université et on ne se demande pas trop qui est tué dans les lointaines contrées que nous ne connaissons qu’à travers ce que nous en disent les journalistes de télévision. Or, le cyborg autonome, n’est-ce pas le rêve de tout trans-humaniste qui se respecte ?

En guise de conclusion.

AndroidD’une part, ce cours sur la lutte contre les discriminations face aux handicaps habitue nos enfants à regarder les hommes à partir de normes physiques et physiologiques et à regarder une partie des hommes comme des personnes dépendantes, qui ont besoin de sérieux (et coûteux) aménagements pour vivre (une vie « normale »). Puis, la technologie intervient, d’abord en support (on montre aux enfants les logiciels vocaux ou audio qui améliorent le quotidien des « handicapés ») alors même que la publicité noie nos enfants sous ces objets « intelligents » et connectés. Cette technologie intervient également directement sur les corps, à travers les prothèses : pour réparer d’abord, par esthétisme ensuite, pour améliorer enfin. Comme le dit le cybernéticien anglais Kevin Warwick : « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’augmenter auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » [14] Que ferons-nous alors aux chimpanzés du futur ?[15]
Un bébé, que l’histoire a retenu comme étant l’enfant K ou l’enfant Knauer a été euthanasié à la demande de ses parents en 1939 en Allemagne. Ce petit garçon (ou cette petite fille) a bénéficié d’une « mort miséricordieuse »[16] car il était  né aveugle, avec une seule jambe, une moitié de bras et il «semblait idiot ».  Cette première euthanasie ouvrira la porte au programme T4 qui tuera environ 300 000 êtres- humains entre 1939 et 1945. Mais me direz-vous, nous n’en sommes pas là. Vraiment ? L’euthanasie est à nos portes et l’arrêt Perruche permet d’indemniser le préjudice à être né. C’est donc qu’il y a préjudice à naître. Qu’est-ce donc qu’une naissance préjudiciable ? C’est vrai, me direz-vous, le cours d’EMC précise bien que les « handicapés sont nos amis» et qu’il faut les intégrer. Mais on a dit plus haut que cette morale n’avait aucune force dans le cadre de l’EMC . Et le plus grave est l’institutionnalisation  d’une catégorie qui place une partie de l’humanité en dehors de la norme et qui la définit comme un handicap, c’est-à-dire comme un poids inerte. De là à dire qu’il faut se débarrasser de ce poids, il n’y a plus qu’à faire un petit pas.

 

Notes:

[1] http://eduscol.education.fr/cid92403/l-emc-principes-objectifs.html

[2] https://www.signesdesens.org/wp-content/uploads/2015/09/Participez-HandicapCulture2015-Valenciennois-etymologie-handicap.pdf

[3] Ancet Pierre, « Situation de handicap et normes sociales », Le Carnet PSY, 2011/9 (n° 158), p. 29-31. DOI : 10.3917/lcp.158.0029. URL : https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2011-9-page-29.htm

[4] http://cgt-educaction35.over-blog.com/article-etre-travailleur-handicape-dans-l-en-de-la-propagande-a-la-realite-118796643.html

[5] https://www.faire-face.fr/2016/03/14/un-professeur-paraplegique-se-bat-pour-concilier-handicap-et-vie-professionnelle/

[6] http://www.vivrefm.com/infos/lire/1368/un-professeur-handicape-de-nantes-conservera-son-assistante

[7] https://votreargent.lexpress.fr/consommation/handicap-le-gouvernement-donne-t-il-d-une-main-pour-reprendre-de-l-autre_1957479.html

[8] http://www-annexe.ia76.ac-rouen.fr/evaluation/documents/lexique_maternelle_eduscol.pdf

[9] http://etatsregionauxinclusion.apf.asso.fr/media/01/02/1094403908.pdf

APF, Dijon, 27 novembre 2012 – Intégration, insertion, inclusion… évolution ou révolution ? Michel CHAUVIERE-Directeur de recherche émérite au CNRS CERSA, université Paris 2

[10] http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2003.peny_b&part=82026

[11] https://www.erudit.org/fr/revues/ms/2005-v21-n3-ms875/010698ar.pdf

[12] https://www.erudit.org/fr/revues/ms/2005-v21-n3-ms875/010698ar.pdf

[13] https://sciences-critiques.fr/pmo-le-transhumanisme-une-logique-guerriere-de-levolution/

[14] http://www.liberation.fr/week-end/2002/05/11/kevin-warwick-l-homo-machinus_403267

[15] http://www.piecesetmaindoeuvre.com/

[16] « Gnadentod »

cc

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s