La certification en anglais pour tous.

I love EnglishVendredi 23 février dernier,  Édouard Philippe présentait devant les étudiants de l’EDHEC Business School of … Roubaix (in France of course),  son plan d’action pour redresser le déficit commercial de la France. Parmi les propositions, le ministre a annoncé le financement de certifications internationales en anglais pour les élèves de terminale jusqu’en troisième année de licence. D’ici  trois ans, tous les étudiants qui le souhaitent pourraient y prétendre. Ce dispositif devrait être généralisé dans les cursus (BTS, licences pro…) ayant une dimension internationale. Notons d’emblée le conditionnel.

Qu’est-ce qu’une certification ?

«La certification est une procédure destinée à faire valider par un organisme indépendant le respect du cahier des charges d’une organisation par une entreprise. C’est un processus d’évaluation de la conformité qui aboutit à l’assurance écrite qu’un produit, une organisation ou une personne répond à certaines exigences. » (Wikipédia certification)

La première remarque est qu’une certification n’est pas une méthode d’apprentissage mais un examen de contrôle. Pourquoi les professeurs ne seraient-ils plus à même d’évaluer leurs élèves ? Pourquoi faudrait-il passer par des organismes privés pour juger de leur niveau en langue étrangère ? En quoi l’évaluation d’organismes privés est-elle plus « efficace » ( ?), « pertinente »( ?), « meilleure » que l’évaluation de professeurs certifiés et agrégés ? Qui pose les exigences ? Qui assure les contrôles ? Avec quelle légitimité ?

Dès 1971, le Conseil de l’Europe pose deux objectifs à l’enseignement des langues au sein de l’Europe :

    -faciliter la mobilité des personnes dans l’espace européen.

    -élaborer l’enseignement des langues par modules.(sic)

Vingt ans plus tard est affirmée la nécessité d’un « cadre commun de référence pour l’enseignement/apprentissage des langues en Europe », associé à un système d’évaluation. Il est question d’établir des échelles de niveaux et de compétences. Les premières versions commenceront à tourner à la fin des années 90. En 2001 est édité le « Cadre européen commun de référence pour les langues. » Il aborde l’enseignement des langues étrangères sous l’angle de compétences de communication. L’étudiant devient un « apprenant » qui apprend à réaliser des tâches langagières en suivant une progression par pallier de six niveaux de compétences (A1-A2/ B1-B2/C1-C2) dans cinq activités langagières :

 –        écouterCommuniquer en anglais

–        lire

–        parler

–        écrire

–        prendre part à une conversation

Il va de soi que ce ne n’est pas la capacité à lire les textes patrimoniaux de la langue étudiée qui sont évalués, mais la capacité de la personne à réaliser des tâches dans la langue étrangère comme par exemple, faire un gâteau en suivant une recette,   monter un meuble en suivant une notice, négocier, remplir un bon de commande. Cette approche change forcément la  manière d’enseigner la langue dans les écoles : exit la littérature, l’étude approfondie de la grammaire,  on apprend des dialogues de cours de récréation, on décrit les « stars qu’on aime », on dessine Harry Potter…L’évaluation des élèves doit devenir « individuelle » dans la mesure où dans une même classe il est possible d’avoir des élèves à des paliers différents et l’élève doit être évalué (donc entraîné) à partir « d’actions langagières. » Cela n’a d’abord que peu d’impact en France. Sauf qu’en 2005, un décret impose que le niveau B1 soit atteint à la fin de la scolarité obligatoire et le niveau B2 au baccalauréat. A partir de la session du brevet de 2008, l’attribution du diplôme nécessite l’acquisition du niveau A2 dans une langue  étrangère. Mais les élèves français n’ont pas du tout le niveau exigé. Que faire ? Ne donner le brevet à personne ? Faire échouer tout le monde au baccalauréat ? Que nenni ! Il en sera des langues comme des autres matières lors des examens : on donnera le niveau à tout le monde et tant pis si les élèves ne comprennent pas la langue évaluée.  Dans un tel contexte d’échec, on aurait pu se demander si les objectifs européens étaient bien sérieux ou si les élèves avaient suffisamment d’heures de cours pour les atteindre par exemple. Non, le gouvernement français décida plutôt de faire appel à un organisme certificateur anglais : le Cambridge ESOL. Combien cela coûte-t-il ? Est-il normal que le budget de l’Éducation Nationale finance des officines privées ? Est- on seulement sûr que les organismes privés sont plus à même d’évaluer les élèves que les professeurs ?

Le marché de la certification des langues

Training, teaching, coachingLa certification coûterait 100,00€ par élève à l’Éducation Nationale. Pour le Preliminary English Test (PET), rebaptisé pour l’occasion en Cambridge English Certificate, (CEC), le ministère aurait accepté de payer jusqu’à 3 millions d’euros à Cambridge ESOL en 2008 !  Et ce sont les professeurs de l’enseignement public qui gracieusement ont fait passer et corrigé les épreuves!  Cet argent ne serait- il pas mieux utilisé au sein de l’Éducation Nationale ?

L’anglais ESOL ou l’américain ETS?

Deux organismes se partagent aujourd’hui le marché de la  certification en anglais : l’anglais Cambridge ESOL et l’américain ETS (Education Testing Service). La plupart des certifications proposées (IELTS ; BULATS ; TOEFL ; TOEIC…) ne sont valables que deux ans selon le principe de « l’évaluation tout au long de la vie ». En effet, d’après eux, une langue non entretenue est une langue qui se perd. Or ces certifications  sont devenues nécessaires pour étudier  ou partir travailler à l’étranger, trouver un stage, émigrer, choses qui se faisaient avant l’Union Européenne, Erasmus et les certifications sans aucun problème. Ce que nous faisions hier sans difficulté  et donc devenu impossible aujourd’hui ? Parce que, me dit-on, les entreprises demandent des certifications. Mais qu’elles les payent ! Pourquoi le budget de l’Éducation Nationale devrait-il servir à financer les procédures de recrutement des firmes qui travaillent à l’international ? Qui plus est, peut-on dire que les élèves certifiés maîtrisent mieux la langue ? J’y reviendrai.

Suprématie anglophone.

Évidemment, le premier ministre a parlé de certification en anglais. Pas de certification en russe, en espagnol ou en turc. Or, est-ce le plurilinguisme ou la domination de la langue anglaise que l’Union Européenne promeut ? Édouard Philippe nous indique que l’anglais est la nouvelle « Lingua Franca ». Grand bien lui fasse  mais est-ce à l’Éducation Nationale de certifier que l’élève parle un sabir de marchands  pauvre en grammaire et en vocabulaire ? Qui plus est, mettre en avant l’anglais dans une démarche d’exportation conduit également à favoriser des zones d’exportation au détriment d’autres. Là encore, on ne voit pas très bien au nom de quoi l’éducation de nos enfants serait conditionnée à de simples enjeux stratégiques économiques forcément mouvants en fonction du contexte international. Il me semble que c’est aux entreprises de former leur personnel, pas à l’école qui a d’autres missions. On a beau savoir que l’Europe réduit ses populations à de la main d’œuvre docile, cela reste irritant de constater que l’horizon intellectuel et culturel des Européens se limite désormais aux frontières de leur profession !

Lingua franca 

L’anglais du commerce.

Mais arrêtons- nous un instant sur ce concept de « lingua franca ». Sur Wikipédia nous trouvons la définition suivante : « La lingua franca, ou langue franque, ou encore sabir est un pidgin utilisé comme langue véhiculaire du Moyen Âge au 19ème siècle dans l’ensemble du bassin méditerranéen, principalement par les marins et les marchands, mais aussi par les bagnards, prisonniers, esclaves et populations déplacées de toutes origines. » Je trouve la perspective d’entendre ma fille parler l’anglais comme une « bagnarde » des plus stimulantes. Plus sérieusement,  cette langue parlée sur les pourtours de la Méditerranée, essentiellement du 15ème au 19ème siècle est une langue qui mélange principalement de l’italien et de l’espagnol et qui emprunte des mots d’autres langues romanes ou des langues arabes ou turques, bref, c’est une langue qui s’enrichit de mots dans chaque port de la Méditerranée[1], une langue parlée aussi sans qu’il ne fut besoin de certifier les esclaves ou les prisonniers ! Dans son texte « Lingua Franca[2] », Philippe Cibois,  professeur émérite de sociologie de l’université de Versailles – St-Quentin en Yvelines, nous apprend rapidement comment se construit cette langue véhiculaire. Les verbes sont à l’infinitif, les phrases sont juxtaposées. L’auteur rapproche cette langue d’une autre « lingua franca » : le « petit-nègre », langue que les militaires français utiliseront avec les Africains engagés dans l’armée pendant la première guerre mondiale. Voilà qui n’est pas très réjouissant pour l’anglais ! D’ailleurs, le globish[3] joue ce rôle de langue simplifiée, réduite à 1500 mots de vocabulaire et à une grammaire simplissime3. Ainsi, au nom d’un espace unique planétaire, il nous faudrait accepter de voir nos enfants apprendre un anglais de port de commerce  ou aujourd’hui d’aéroport : ont-ils besoin de l’école pour cela ? La linga franca s’apprenait dans la rue, les tavernes, les lieux de travail, pas dans des écoles.

L’anglais des sciences.

Or, il est indéniable que l’anglais est devenu une langue hégémonique. Peut-on envisager, par exemple, une carrière scientifique sans maîtriser l’anglais ? Malheureusement non. Et l’on se doute bien que le globish ou le sabir anglophone ne seront pas d’une grande utilité aux scientifiques.  Dans une enquête sur l’évaluation de l’anglais par les Anglophones dans les publications des scientifiques français, réalisée en 1994[4], il apparait que le niveau d’anglais est pauvre et truffé d’erreurs basiques, ce qui nuit évidemment à la qualité des publications et à leur compréhension. L’anglais prend ici la place du latin, langue des clercs. Ce qui pose un autre problème évident qui est celui de la diffusion des savoirs. Car si les scientifiques ont des difficultés à rédiger en langue anglaise, ne doutons pas que les Français, globalement mauvais en sciences, auront des difficultés encore plus grandes à les comprendre si les publications sont en anglais, qui plus est dans l’anglais des clercs  et non dans celui des marchands que l’on réserve à nos futurs cadres du commerce extérieur ou de l’industrie! Problème « démocratique » majeur quand on pense que nos gouvernants ne font que retranscrire en droit français des décisions prises dans des instances internationales qui rédigent leur mémo et autres documents d’étude principalement en anglais. Et tout n’est évidemment pas traduit. Comment suivre par exemple les négociations commerciales entre l’UE et les États-Unis sans avoir un très bon niveau d’anglais (et de droit et une vision claire et solide des conséquences économiques possibles) ? De plus, nombre de décisions ont également des répercussions au niveau local :   faudra-t-il parler demain en anglais lors des conseils municipaux ? Faut-il rappeler qu’en Europe, le savoir est confiné dans les universités et abbayes jusqu’à la Renaissance, époque où commence un gros travail de traduction en langue locale  afin de permettre aux populations non lettrées (donc qui ne lisent pas  le latin) de comprendre la Bible mais aussi les textes de philosophie, de sciences mathématiques… Descartes mettra lui-même un point d’honneur à rédiger en français et non en latin le Discours de la méthode. Son souhait était d’être lu par les artisans afin que ceux-ci puissent intégrer de la théorie (optique notamment) dans leur pratique et que la pratique puisse en retour enrichir la théorie. Dans un monde « mondialisé » n’est-il pas préférable de mettre l’accent sur les traductions en langues vernaculaires plutôt que d’imposer à tous un niveau de langue anglaise plus ou moins spécialisée en fonction du métier et du niveau hiérarchique de chacun ? Ou mieux encore, offrir à tous des cours de langues vivantes de qualité leur permettant d’atteindre un niveau lettré ?  D’autant que, comme chacun sait, sans maîtrise d’une langue courante et lettrée, il n’est pas possible de démontrer l’étendue de ses qualités intellectuelles et humaines. Le plus brillant des physiciens devient moins brillant dès lors qu’il communique son savoir dans une langue qu’il ne maîtrise pas.

 Le niveau « monte » en anglais.

Dans un article en ligne du Figaro, daté du 30 09 2017, on apprend que le niveau d’anglais des élèves s’améliore au collège.[5] 4000 élèves ont été testés et il est démontré, à partir de « critères très stricts », que le niveau monte. « Ainsi entre 2010 et 2016, «la proportion d’élèves en situation de réussite a augmenté fortement, tandis que celle des élèves en difficulté a baissé significativement», selon la Depp. » Voilà qui est impressionnant, surtout quand on sait que les Anglais ou les Américains ont bien du mal à comprendre notre « anglais » certifié. La vérité se trouve dans les programmes et les méthodes : de l’Assimil scolaire et du rabâchage d’une langue artificielle apprise à travers des « échanges communicationnels » tout aussi artificiels. Dans la réalité, lesSinge savant élèves apprennent par cœur des dialogues et des phrases toutes faites,  qu’ils sont incapables de traduire et qui ne ressemblent que de très loin à de réelles interactions humaines. Quels êtres humains par exemple se présentent à autrui en déclinant âge, professions des parents, nombres de frères et sœurs et d’animaux domestiques ? C’est pourtant bien ce qu’apprennent nos enfants ! Ces nouvelles pratiques donnent l’illusion que les élèves parlent anglais (ou espagnol ou chinois) puisqu’ils énoncent des mots dans ces langues mais ils ne font que répéter des phrases apprises par cœur, d’où leurs difficultés en situation réelle et spontanée. A ce compte-là, on pourrait presque certifier des perroquets ! On voit aussi que l’Union Européenne réduit nos langues et nos échanges oraux à nos aspects quotidiens les plus basiques. Les dialogues appris en cours par nos enfants sont totalement interchangeables : le dialogue anglais peut directement être traduit en italien ou en allemand. Tout le monde se retrouve dans le dialogue car il n’intègre aucune dimension culturelle. En gros, on  donne aux élèves des outils pour qu’ils sachent faire des choses, comme par exemple « prendre le bus » ou dire ce qu’ils veulent manger. Fort bien, on a fait des expériences très intéressantes avec les chimpanzés: ils savent reconnaître des mots et échanger avec des êtres humains. De même, les chiens comprennent les ordres de leurs maîtres. Dirions-nous que les animaux «parlent» ! Est-il de plus normal de nous extasier devant nos enfants enjoints de se comporter comme des animaux «savants» ?  Il ne me semble pas que le rôle de l’école soit d’amener nos enfants au niveau d’un singe anglophone, aussi sympathique soit-il ! Or, pour comprendre les Anglais et communiquer avec eux, il n’est pas inutile de maîtriser l’art de la litote, par exemple, chose que l’on ne peut savoir qu’en travaillant sur des textes anglais, rédigés, pensés par des Anglais.De plus une pratique sociale n’a pas forcément de traduction directe. Par exemple, quand les Anglais ont assujetti le Bengale à la fin du XVIIIe siècle, et qu’ils ont voulu en extraire les taxes du conquérant, ils leur a fallu comprendre le régime de propriété pour savoir qui allait devoir payer, et comment. Dans le système moghol, des Jotedars avaient la fonction de prélever une part du revenu des villageois, les rayiats, pour le compte de l’Empereur. Les Anglais n’ont rien compris au système. Ils ont estimé que ces Jotedars étaient les propriétaires fonciers de ces terres, des Landlord qui prélevaient un loyer sur leur tenant pour l’occupation d’une terre qu’ils avaient, eux, le droit de vendre ou d’acheter, et où ils pouvaient planter ce qu’ils voulaient. Ce n’était pas du tout le cas, et de ces confusions terminologiques est née une désorganisation complète de la société bengalie, parce qu’il était demandé à chacun de se conformer à un droit qui ne correspondait pas à leur réalité. Le lexique anglais reflète une vision du droit où « propriété » signifie en fait qu’il y a une séparation éventuelle entre celui qui possède et celui qui occupe et paye un loyer. Là où ce type d’organisation n’existe pas, il n’y a pas de landlord ni de tenant, il y a des Jotedars et des rayiats. Une population qui perd sa langue perd aussi son système juridique, sa manière propre, bonne ou mauvaise, de répartir ce qui selon elle revient à chacun. Dans le contexte actuel, très peu savant et orienté communication, le « Jotedar » sera appelé « Landlord » en anglais parce qu’il n’y a pas de mot anglais pour « Jotedar ». Les élèves seront donc privés d’un élément de compréhension culturel important. De plus, l’acceptation de la suprématie de la langue anglaise et de sa domination dans nos écoles et universités (sans respect du droit français et des lois Toubon) et dans les textes qui réglementent notre quotidien démontre non seulement notre faiblesse face aux Américains, mais change, sans qu’il ne nous soit jamais demandé notre avis, nos propres règles, codes sociaux et culture, comme dans le cas bengali. Culture qui fait donc cruellement défaut aux langues étudiées dans nos cours de langues. Ce qui n’a pas échappé à nos fonctionnaires de l’Union Européenne.  La culture patrimoniale attachée au langue étudiée n’est pourtant pas enseignée. Nos élèves ne liront jamais Charles Dickens à l’école, moins ils en sauront sur ceux qui les dominent et mieux ils se porteront. Non, ils apprennent que les Américains adorent manger de la viande de bœuf, les Anglais de la gelée aux couleurs psychédéliques et  que les Allemands mangent des Bretzels au petit-déjeuner. Non seulement nos enfants ne connaîtront jamais ni l’allemand ni l’anglais, mais en plus, ils seront bourrés de stéréotypes à l’issu de leurs études. Ainsi, si le niveau « monte »  en anglais c’est d’abord parce qu’on évalue des qualités qui n’ont que peu de choses à voir avec la maîtrise d’une langue étrangère et de la culture qui lui ai rattachée.

Qui sera certifié ?

Une sélection sociale qui cache son nom.

De plus,  le ministre l’annonçait, seront certifiés « les élèves de terminale jusqu’en troisième année de licence. D’ici à trois ans, tous les étudiants qui le souhaitent pourraient y prétendre. » Nous savons désormais que les textes permettent un sacré écrémage à l’entrée de l’université. Or, ce sont les classes dites moyennes et supérieures qui envoient leurs enfants dans les filières générales et massivement vers l’université, donc en licence. Ce qui devrait encore se renforcer puisque Parcoursup rend difficile, pour ne pas dire impossible, l’entrée des bacheliers professionnels ou technologiques, élèves majoritairement issus des classes sociales populaires, dans les licences universitaires. Qui plus est, ce seront les élèves inscrits dans des cursus à dominante internationale ou nécessitant une certification pour suivre un cursus Erasmus qui demanderont la certification. Or, selon une étude de l’agence Erasmus, les étudiants du programme sont majoritairement issus des classes sociales les plus « favorisées » : les 2/3 ont au moins un parent qui a une fonction de direction et 58% ont au moins un parent qui a fait des études supérieures ![6] Ce sont également des jeunes gens à qui les parents ont financé déjà de nombreux voyages à l’étranger. « Un quart des étudiants a fait plus de deux séjours d’études à l’étranger et a visité 5 pays dans les deux dernières années. 35% des étudiants préféraient travailler à l’étranger et plus de la moitié des répondants déclarent parler 3 ou 4 langues (langue maternelle incluse).»  Donc, de manière fort généreuse,  le budget de l’Éducation Nationale va financer aux enfants des classes françaises aisées des certifications demandées par des entreprises internationales ! Évidemment, certains me répondront que tous les étudiants des programmes Erasmus ou que tous les étudiants qui se préparent à des postes de cadres ou de chercheurs ne sont pas issus des classes les plus favorisées et que le coût des certifications que l’on doit repasser tous les deux ans est exorbitant. Je répondrais que c’est prendre le problème à l’envers.

Pourquoi les notes scolaires ne font- elles plus foi ?  Parce que parents comme professeurs ont accepté la triche généralisée aux notes d’examen. Les résultats du baccalauréat ne signifiant plus rien, il faut trouver d’autres formes d’évaluation, comme les certifications, plus lisibles pour les entreprises car les certifications colleraient selon elles davantage à leurs besoins (et trier les élèves malgré le bac avec Parcoursup). Une solution moins onéreuse et plus juste pour les familles consisterait à réintroduire un enseignement des langues de qualité et de vrais examens.

–  Qui peut croire, ensuite, que le programme scolaire, dans son indigence linguistique et culturelle actuelle permet de préparer les certifications ? D’où vient le succès des « mini-schools », « écoles bilingues » et autres activités péri- scolaires en anglais? Ainsi, les familles qui payent les activités adéquates permettent à leurs enfants, grâce aux stages à l’étranger et cours privés, d’obtenir de très bons résultats aux certifications. C’est de la sélection sociale déguisée en  méritocratie. Il faut donc refuser cette manière de justifier d’un niveau de langue et renvoyer à un enseignement scolaire de qualité et au bulletin scolaire de l’élève sérieusement évalué.

– De plus, les certifications ne permettent pas de maîtriser une langue : pour les préparer, il faut beaucoup bachoter des exercices qui se cantonnent à décliner une approche pragmatique et sectorisée de la langue. Ici, on apprendra par cœur des phrases toutes faites, des idiomatismes, des expressions et du vocabulaire de l’anglais des affaires, là de l’anglais du tourisme et plus loin de l’anglais de la politique ou de la logistique. Loin d’offrir une langue universelle, on propose une langue « communautarisée » et réduite à son utilité immédiate. Nos enfants font donc beaucoup d’efforts pour atteindre un niveau  faible et peu intéressant intellectuellement parlant.

Enfin, l’enjeu n’est plus d’étudier une langue pour la connaître, la comprendre, la lire et la parler, l’aimer peut-être aussi,  dans le respect de la culture qui la porte mais de pouvoir inscrire sur son CV que l’on a le TOEFL aux côtés du B2i et du permis piéton. A quand les vaccins sur les CV ? Prenons l’expérience Erasmus : en quoi est-elle valorisée ? « Les compétences et les savoir-être que requiert l’expérience Erasmus sont des atouts reconnus comme utiles pour les entreprises : les compétences en langues, la flexibilité, la mobilité sont autant de traits prisés dans le monde du travail. » nous apprend le document de l’agence Erasmus. Nous sommes au cœur du paraître, de la fabrication de l’image de marque du futur employé. Ne peut-on avoir de l’intérêt pour une langue étrangère que si l’on envisage de travailler à l’étranger ou sur un poste qui nécessite des « marqueurs sociaux » pour être pris ? Or, que les professeurs ne s’illusionnent pas. Le but de l’Union Européenne n’est pas de développer les cours de langues à l’école ni le plurilinguisme, mais bien de promouvoir l’auto-formation et l’anglais d’aéroport. Quoi de plus normal. Le bachotage ne nécessite pas d’enseignant, un logiciel peut faire l’affaire. Les professeurs seraient donc bien inspirés de refuser cette logique de certification, car elle induit un enseignement pauvre. Ils devraient plutôt défendre plutôt une langue lettrée et riche de culture. A défaut, ils perdront ce  qui fait le cœur de leur métier, la transmission d’une culture et l’étude d’une langue,  juste avant de perdre leur poste. Que les sceptiques se rappellent qu’ils existent déjà de nombreuses expériences d’écoles sans professeurs, remplacés par des tablettes et des ordinateurs.

Le coût du maintien de son « employabilité ».

Autre problème et non des moindres, il faudra bientôt se trouver des mécènes pour avoir le droit de travailler. Si tous les deux ans, nous devons repasser des certifications pour démontrer nos « compétences professionnelles », rester « compétent » va nécessiter un gros budget (et un gros niveau de stress). Qui va payer tout au long de la vie ? Imaginez que vous ayez eu une certification d’anglais pour partir en Angleterre financée par l’Éducation Nationale. Puis, vous avez trouvé un travail dans lequel vous n’avez pas besoin de parler anglais. Cinq ans plus tard, vous souhaitez chercher un autre travail dans lequel il vous est demandé de justifier votre niveau en anglais. Votre certification n’est plus valable puisqu’elle a plus de deux ans. Qui paye la nouvelle ? Sur quel temps libre allez-vous la préparer ? Le temps des enfants, du conjoint, du bricolage, de la décompression de la semaine de travail ? Et qui va payer la formation à cette certification ? Ne serait-il pas suffisant et moins cher pour tout le monde de simplement passer un entretien d’embauche dans la langue exigée ? D’autant que le monde de la certification couvre également les utilisations de logiciels, les premiers secours, l’orthographe… Sommes- nous condamnés à payer et à bachoter tout au long de notre vie pour rester « employables » ? Nous sommes, à force de logique prétendument rationnelle et managériale en train de créer des marchés des études et de l’emploi tout à fait malthusiens où seuls les « mobiles » et les « flexibles » pour reprendre les termes de l’UE, bref, les dociles prêts à sacrifier leur vie au travail resteront dans la course. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons pour nos enfants et petits-enfants ?

Vive le nouvel « élitisme »!

En 2015, le ministre de l’Éducation Nationale, Najat Valaud-Belkacem, annonçait la fin de l’enseignement du latin et du grec au prétexte que c’étaient des enseignements « élitistes ». Pourtant, ils étaient ouverts à tous les volontaires. S’il se trouve que beaucoup d’enfants de cadres les suivaient, c’était aussi le cas de beaucoup d’élèves dans les REP+. Ces derniers ne le peuvent plus désormais pour une majorité d’entre eux. L’élitisme était un faux prétexte bien entendu. Le latin a finalement été maintenu en coma artificiel après une puissante levée de boucliers des professeurs. (La réforme du baccalauréat devrait toutefois l’enterrer.) Or, malheureusement, que je sache, ni le latin, ni le grec ne sont des atouts sur des CV. Avoir lu les œuvres de Sophocle, être fan des écrits d’Ovide et pouvoir chanter par cœur le chant 24 de l’Iliade n’émouvra pas beaucoup de recruteurs. Mais que vous soyez parti faire la fête cinq étés d’affilés  à l’étranger  et que vos parents vous aient financé une année d’étude au-delà des Alpes, voire, au-delà de l’Atlantique et bien des portes vont s’ouvrir. Dans le premier cas, il faut une grande curiosité intellectuelle, des qualités de raisonnement, de logique, de finesse d’esprit et pouvoir surmonter bien des difficultés de compréhension. Dans le second cas, il faut surtout un compte en banque parental bien rempli. Où se trouve l’élitisme ? Du côté d’un enseignement exigeant pour tous ou sur l’apposition sur un bout de papier pour quelques-uns  d’une  certification négociée avec le secteur marchand  pour ouvrir les portes des entretiens d’embauche?

Si les Européens s’intéressaient vraiment à l’enseignement des langues de leurs enfants, ils ne transigeraient pas sur le contenu des cours, sur le nombre des heures allouées ni sur la qualité patrimoniale de ces enseignements. Tant que les langues ne seront instrumentalisées par une « élite » dans le seul but de se faire une place loin des masses, tant que les masses accepteront cette sélection sociale qui ne dit pas son nom dans l’espoir de voir leur Anonymat du travailpropre enfant accéder, peut-être, à cette « élite », alors il n’y aura pas d’enseignement de langue digne de ce nom. Tant que l’Europe sortira les flingues à chaque évocation du mot culture nos enfants seront condamnés à n’être que des travailleurs mobiles et flexibles, c’est-à-dire pas grand-chose quel que soit leur niveau de rémunération.

 

cc

[1] http://journals.openedition.org/mefrim/112

[2] https://enseignement-latin.hypotheses.org/4898

[3] https://www.mosalingua.com/blog/2010/09/23/comment-parler-langlais-globish-pour-se-faire-comprendre-a-linternational-2/

[4] http://journals.openedition.org/asp/4229

[5] http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/2017/09/30/37002-20170930ARTFIG00005-le-niveau-d-anglais-des-ados-s-ameliore.php

[6] http://www.agence-erasmus.fr/docs/mobilite-Erasmus-CIEP.pdf

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