Le colloquio, cet oral que nous envions aux Italiens.

La sciola rovesciataAlors que le nouveau baccalauréat se précise, le « grand oral » interdisciplinaire semble être une option des plus probables. Or, il présente beaucoup de similitudes avec l’épreuve orale que les lycéens italiens passent déjà en fin de dernière année du Liceo. Et les réformes en cours en Italie ressemblent également à celles qui voient le jour en France, signe que le mouvement auquel cette réforme du bac  répond n’est pas simplement national.

J’ai donc demandé à Lorenzo Varaldo, auteur de La scuola rovesciata, (L’école renversée) son avis sur le « colloquio ». Directeur d’école et syndicaliste très engagé dans la défense de l’école publique en Italie, il était venu à Marseille lors de la seconde rencontre nationale du  Manifeste pour une école qui instruise où j’avais eu le plaisir de le rencontrer.

Le système scolaire italien est un peu différent du nôtre. Le lycée dure cinq ans après l’équivalent de notre collège qui s’étire sur trois années et un primaire qui dure lui aussi cinq ans. Il existe un lycée professionnel et un lycée général,  mais la réforme du baccalauréat en France ne concernant que ce dernier, je me suis concentrée sur lui. Le grand oral italien a été remanié déjà plusieurs fois et dernièrement encore. Car Matteo Renzi a dernièrement réformé  cet oral qui intègre désormais expériences professionnelles et expériences extra-scolaires associatives du lycéen. Ce nouvel oral sera effectif en Italie en 2019. Nous y reviendrons.

Il existe donc en Italie, dans la filière dite générale, 6 types de filières : la classique (latin-grec), la scientifique, la linguistique (enseignements langues vivantes), la filière sciences humaines, l’artistique et enfin la filière musique et danse. La filière considérée comme préparant le mieux aux études supérieures est la filière classique. La scientifique propose trois sections : la traditionnelle (latin-sciences) ; l’appliquée et la section sportive. En sciences humaines, deux sections sont proposées : la traditionnelle, avec du latin et la section économique et juridique. La filière artistique est subdivisée en six parcours et sous options spécifiques.

Depuis 1999, les élèves passent trois épreuves écrites et une épreuve orale, le colloquio à la fin de leur lycée, cela s’appelle la maturità ou esame di Stato.

  • une épreuve écrite d’italien  qui est une dissertation d’ordre général ou historique, littéraire ou portant sur un sujet d’actualité ; ou l’analyse d’un texte littéraire, d’un essai ou la production d’un article de journal.
  • une épreuve écrite qui dépend de la filière des élèves: dans les lycées classiques une version latine ou grecque, dans les lycées scientifiques un examen de mathématiques, dans les lycées linguistiques une rédaction en langue étrangère…

Ces deux épreuves sont nationales, les sujets sont choisis par le ministère qui les envoie aux différents établissements par mail.

  • une épreuve écrite multidisciplinaire  aux formes variées  (QCM, réponses courtes, synthèse, travail guidé…) La rédaction est décidée par le jury scolaire, qui choisit les disciplines et les modalités de passage.
  • Un entretien oral : L’entretien oral commence par un exposé de l’élève d’une dizaine de minutes sur un sujet de son choix, abordé de manière pluridisciplinaire. Puis il est interrogé par les membres du jury, composé pour moitié par ces professeurs et pour autre moitié, par des professeurs d’autres établissements sur des questions en lien avec les différentes disciplines étudiées pendant l’année.

Auparavant, les examinateurs venaient de toute l’Italie. Désormais, les examens sont corrigés par les professeurs des élèves et les professeurs des lycées avoisinants. Cela devient une histoire locale. Le contrôle continu compte pour un 1/3 du résultat final, pour l’instant. Mais sa part devrait augmenter à partir de 2019. Quant au colloquio qui était exclusivement disciplinaire jusqu’à aujourd’hui, il intégrera dès l’année prochaine les expériences professionnelles et extra-scolaires du lycéen.

Ainsi, la réforme de Matteo Renzi se met déjà progressivement en place : afin de présenter le nouvel oral en 2019, les élèves doivent d’ores et déjà travailler 200 heures par an. Soyons clair, ce ne sont pas des heures de stage, mais bien des heures travaillées (et non rémunérées), pendant les heures de cours. Les élèves doivent donc travailler  1000 heures pendant leurs cinq années de lycée, soit 200 heures par an, en entreprise.  Comme il n’y a pas de plage horaire dévolue à ces heures travaillées, le professeur fait régulièrement ou toujours cours devant des classes incomplètes. C’est un chaos total. De plus, les élèves travaillent dans la restauration, l’hôtellerie, en usine, parfois dans des entreprises notoirement tenues par la mafia… Selon bien sûr le carnet d’adresses des parents, le travail sera plus ou moins intéressant. On considère ainsi que les élèves « développent des compétences » : autonomie, apprendre à parler avec un supérieur hiérarchique, gérer son temps, organiser son travail… J’ajouterai qu’ils découvrent les joies du travail forcé puisque qu’ils ne sont pas rémunérés mais obligés de réaliser ces heures de travail. Les élèves doivent également s’investir socialement, devenir bénévoles dans des associations afin de présenter cette riche expérience lors du grand oral. On ne sait plus très bien quand les lycéens prennent le temps d’étudier! De plus, les disciplines devront cohabiter avec le monde professionnel et extraprofessionnel lors de l’oral du esame di Stato. Ce qui change fondamentalement l’esprit de ce qu’est une école.

Depuis une quinzaine d’années déjà, l’école italienne subit de nombreuses réformes : au primaire, l’élève s’est déplacé au centre, il n’étudie plus, il « développe des compétences» avec un professeur qui individualise son parcours. Le niveau académique des élèves a commencé à chuter dans les années 80, mais depuis une quinzaine d’année, le mouvement s’est accéléré, transformant l’école en lieu de développement de compétences pour le monde du travail. Le primaire n’assurant plus les bases, les difficultés des élèves découlant de ces réformes se répercutent sur l’ensemble des années d’études du collège et du lycée. Si le niveau de la jeunesse italienne, surtout dans les lycées des centres des grandes villes, reste,  académiquement parlant, supérieur à celui de la jeunesse anglo-saxonne ou scandinave , il est moins bon que le niveau de leurs aînés. Comment sait-on que les Italiens sont meilleurs que les Américains ou les Suédois , me direz-vous ? Eh bien on le sait grâce aux échanges estudiantins : les étudiants italiens tirent plutôt bien leur épingle du jeu dans les universitaires étrangères. Mais pour combien de temps encore ?

On ne peut que constater que la réforme française qui se dessine reprend manifestement les mêmes aspirations que la réforme Renzi. En effet, impossible de ne pas remarquer que l’idée de prendre en compte les expériences professionnelles et extra-scolaires des élèves est déjà présente dans nos textes: C’est le but  du folio  qui doit assurer  le suivi du parcours Citoyen de chaque élève.  Même s’il ne semble pas vraiment opérationnel (et heureusement), ce folio doit garder trace des projets et actions « à dimension morale et citoyenne » dans lequel l’élève  s’est engagé. C’est aussi le but du  parcours Avenir  , dans lequel on trouve entre autre des exemples de ce que l’élève peut mettre en place pendant sa scolarité : « participer à des concours professionnels, recueillir le témoignage de professionnels, réaliser un projet concret au sein de l’établissement, créer une mini-entreprise, participer à la vie lycéenne et citoyenne, organiser une journée portes ouvertes… C’est aussi dans les attendus de Parcoursup , lorsque des universités réclament des CV.  Que peut-il bien y avoir dans un CV de lycéen sinon du temps d’études ?

L’Italie souffre des mêmes maux que la France : une politique de soi-disant « démocratisation » de la scolarité dans les années 60 qui conduit aujourd’hui à l’école des compétences pour le monde du travail. Destruction des programmes et diplômes nationaux au nom de l’adaptation au local et mise en place de l’autonomie des établissements scolaires, qui conduit désormais à aller chercher des partenariats privés pour boucler les budgets. Les gouvernements français et italien partagent donc la même vision de l’école des compétences. L’Italie a simplement un peu d’avance sur nous.

Ces réformes transforment complètement la fonction de l’école : lieu d’instruction à l’origine, elle se transforme en lieu de « rien », ne servant qu’à justifier une « pseudo instruction. » Cela nous ramène 150 ans en arrière, lorsque le « monde des Fabriques » s’opposait à la scolarisation des enfants pauvres. Relire maintenant le texte de Marx, tiré d’ « Une anthologie de Marx-Engels sur l’éducation, l’enseignement et la formation professionnelle », intitulé par l’éditeur,   Promulgation de la loi sur l’enseignement obligatoire pour tous, est éclairant pour qui veut comprendre le sens de nos réformes actuelles en Europe. On y découvre des enseignants notoirement sous-instruits délivrant des certificats de scolarité dans le seul but de permettre aux entreprises d’embaucher les enfants dans le respect de la loi. Les écoles étaient alors qualifiées par Sir John Kincaid « d’horribles tanières où les enfants obtiennent des certificats, mais non de l’instruction. » Cela ne résonne-t-il pas comme un écho face à nos cohortes de bacheliers presque analphabètes ?

 

cc

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3 réflexions sur “Le colloquio, cet oral que nous envions aux Italiens.

  1. Robert Latapy dit :

    « cohortes de bacheliers presque analphabètes ? »
    Si c’était la situation actuelle, qu’aurions nous à craindre d’une quelconque réforme ? Votre conclusion catastrophique (je ne sais pas qui écrit l’article ?) détruit tout l’argumentaire que vous présentez. Rappelons qu’il n’a jamais existé une école-institution (ni publique ni privée) dont le but soit uniquement l’instruction. Et j’espère que le CV de tout lycéen ne se résume pas à son parcours scolaire (c’est comme si la vie d’un adulte se résumait à son travail salarié, son statut social).

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    • bcadh dit :

      Merci pour la lecture de mon article et votre commentaire. La référence aux « bacheliers analphabètes » est une manière rapide de faire référence au niveau général des élèves, faibles sur le plan académique, de l’avis des enseignants des cursus post-bac. Ce n’est pas ma conclusion qui est catastrophique, mais bien la situation actuelle. Si j’entends bien que l’école n’a jamais été une institution désintéressée, désireuse de former des esprits éclairés, cela ne signifie pas que je doive renoncer à cet idéal. C’est ce que je défends sur mon blog. D’où ma critique de l’immixtion du monde entrepreneurial dans les cursus et mon agacement face à la rédaction d’un CV lycéen. Non pas que les lycéens n’aient pas de vie en dehors des études, mais cette vie ne devrait pas être conditionnée à un futur parcours professionnel. Or dès lors que l’enfance devient un argument de sélection pour les « recruteurs » dans les formations et études post-bac alors chaque loisir doit être pensé de manière stratégique afin de servir une présentation « commerciale » de l’étudiant. Cela n’est ni souhaitable, ni humainement raisonnable.

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