Faut-il réformer le baccalauréat?

Le candidat à la présidentielle, E. Macron, l’avait promis : il réformerait le bac. Et comme chose promise est due, Pierre Mathiot, ex-directeur de Sciences Po Lille, a été nommé à la tête d’une « mission » sur le bac fin octobre 2017. Un rapport devrait être rendu au printemps, mais déjà les grandes lignes se dessinent. Le baccalauréat devrait être modulaire et avare en heures de cours. Difficile d’en comprendre les tenants et les aboutissants tant les vrais enjeux sont, comme pour la réforme du collège, masqués.

De quel bac parle-t-on ?

Il existe en France trois voies qui mènent au baccalauréat, à trois baccalauréats différents :

  • La voie dite générale
  • La voie dite technologique
  • La voie dite professionnelle

Les bacs généraux sont censés développer une solide culture générale pour suivre des études supérieures, si l’on en croit l’ONISEP. Ils sont divisés en trois grandes filières:  scientifique, économique et littéraire, elles-mêmes divisées en cursus spécialisés au nombre de 15 environ, en fonction des options et spécialités.

Les bacs technologiques sont divisés en 8 grands secteurs d’activité et proposent des cursus plus  concrets, mêlés à de l’enseignement général.

Les bacs professionnels donnent une qualification et les élèves apprennent un métier. Ils permettent théoriquement d’accéder rapidement au monde du travail.

Or, le baccalauréat est d’abord le premier diplôme de l’enseignement supérieur qui donne des droits à celui qui l’obtient :

  • passer des concours administratifs.
  • suivre les études universitaires de son choix.
  • garantir un niveau minimal de salaire pour son récipiendaire. Les niveaux de salaires sont défendus par les conventions collectives qui prennent en compte le niveau scolaire.

Afin de garantir ces droits, le baccalauréat  se doit donc d’être un diplôme national. Il ne peut en effet être reconnu sur l’ensemble du territoire et dans l’ensemble des conventions collectives que s’il est considéré comme de niveau identique quel que soit le lieu où il a été obtenu.

Mais, tel que posé dans le « débat public », le baccalauréat dont les media parlent est strictement le baccalauréat général. Or, le 9 novembre 2017, Jean-Michel Blanquer a lancé une « mission de transformation de la voie professionnelle scolaire » c’est à dire du bac professionnel et des cursus BTS (du CAP au BTS en fait), et parallèlement, une réforme de l’apprentissage, ce dont personne ne parle. Enfin, les voies technologiques devraient être touchées également par les réformes et pourtant, à l’heure actuelle, aucune information ne transpire, au point que l’on peut se demander si ces voies vont continuer à exister dans l’avenir.

Donc, sous un même nom générique « le baccalauréat » existent trois voies distinctes, toutes trois en cours de réformes, dans un grand flou.

Pourquoi réformer les baccalauréats ?

Essayons d’y voir un peu clair. Le but affiché de la réforme des cursus professionnels est de rendre plus attractives ces filières[1]. Celui de la réforme des cursus généraux et technologiques, toujours présentés conjointement, mais centrée de fait sur les filières générales tout de même, est de « redonner du sens » à cet examen.[2] Plus sérieusement, les réformes scolaires émanent toujours d’organismes supra nationaux, généralement de l’UE et de l’OCDE. Dans une note de la commission européenne (Rapport de suivi de l’éducation et de la formation 2016) qui inclut évidemment de nombreuses analyses de l’OCDE, on découvre les vrais enjeux de l’ensemble des réformes de l’enseignement et de la formation professionnelle :

  • « améliorer la rentabilité » des dépenses publiques (page 2 du rapport)
  • « moderniser » les enseignements (plus d’activités collaboratives et « moderniser » les formes d’enseignement pour une meilleure employabilité de la population)
  • adapter les populations aux besoins économiques et aux évolutions démographiques des populations européennes
  • promouvoir la « citoyenneté » et les « valeurs communes » afin de lutter contre le « populisme » et les « extrémismes » en Europe.

Ainsi, l’Union Européenne, suivant les conseils (ou les injonctions) de l’OCDE, pose des objectifs que la France applique, comme l’ensemble des pays européens. Or ces objectifs ne concernent malheureusement jamais une meilleure instruction, de meilleures connaissances, un haut niveau d’analyse, des qualités humaines permettant aux hommes de vivre sereinement leur vie au cœur d’une cohésion sociale raffermie. Non, comme d’habitude, il s’agit d’être employable et docile afin de s’adapter aux besoins des classes possédant les capitaux et outils de production. Quel progressisme !

De plus, la vision scolaire n’est jamais académique ni pédagogique. Elle est comptable et gestionnaire. Où cela nous mène-t-il ?

Les conséquences pratiques de la réforme des baccalauréats.  

Les premières annonces, qui sont autant de  mises à l’épreuve à la résistance des familles et des professeurs, permettent de discerner plusieurs choses :

Un lycée modulaire

Le cerveau modulaireIl s’agit d’abord de transformer la filière générale en lycée modulaire général avec ou sans tronc commun avec les voies technologiques. Le lycéen n’intègrerait plus une filière mais choisirait des disciplines dites majeures et mineures autour d’un tronc commun. Si on en croit le café pédagogique[3], les lycéens perdraient surtout des heures des cours (cela nous rappelle la réforme du collège 2016, n’est-ce pas ?) : « La baisse d’horaire représenterait environ 25 000 emplois en moins » sur 142 000 au total dans les Lycées Généraux et Technologiques.  Voici donc une première manière de « rentabiliser » les dépenses publiques. Offrir le baccalauréat pour moins cher. Car l’examen en lui-même coûte cher : 1,5 milliard d’euros tous les ans[4]. Il faut financer 4411 centres d’examen, 170 000 correcteurs qui vont corriger 4 millions de copies et les élèves du lycée sont privés de  3 semaines de cours au mois de juin soit 8% du temps annuel scolaire ! Les épreuves du baccalauréat seraient donc réduites : 2 épreuves écrites dans les deux disciplines dites « majeures » qui « spécialisent » l’élève, comme par exemple « maths- sciences physiques » à la fin du premier semestre afin que les résultats soient pris en compte dans Parcoursup, la plate-forme d’accès à l’enseignement supérieur qui remplace APB et l’épreuve écrite de philosophie en juin. Puis, un oral trans-inter-multi-(?) disciplinaire en lien avec les disciplines dites « majeures ». Cet oral est censé ressembler à l’oral italien [5] qui pourtant ne satisfait pas vraiment les Italiens puisqu’il devrait également être réformé cette année avec l’intégration d’un volet « expériences professionnelles ». En France, le reste des disciplines serait évalué en contrôle continu : voilà qui promet de belles économies, car ce sont les professeurs qui inventent les sujets et les corrigent, tout ceci dans le cadre de leur temps de travail classique. Évidemment, la question du contrôle continu pose le problème de la hiérarchisation des établissements en fonction de leur renommée. Donc, à l’heure actuelle, cette question ne serait pas encore tranchée. En effet, que valent réellement les évaluations en contrôle continue passées dans les établissements? Dans les années 90, quand je passais le bac,  les épreuves de sport étaient notées par le professeur des élèves en fin d’année. La conséquence était qu’il fallait passer un concours pour entrer en faculté de sport. Aujourd’hui, les élèves passent  déjà leurs épreuves de langues vivantes au lycée avec leurs enseignants. Mais ils passent désormais également des certifications privées lorsqu’ils ont besoin de justifier un niveau de connaissances en langue parce que  la note obtenue dans son établissement ne fait plus foi. Pour les familles, cela signifie qu’il faut encore payer pour démontrer le niveau de l’enfant, mais cela ne semble pas déranger les associations de parents d’élèves !

Le niveau des bacheliers

Niveau des bacheliersOffrir le baccalauréat pour moins cher, donc. Car que vaut vraiment le baccalauréat aujourd’hui ? 2017 a vu encore des taux de réussite exceptionnels : 87,9%  toutes filières confondues. « Le taux de réussite s’élève à 90,7% pour le bac général, à 90,5% pour le bac technologique et à 81,5%  pour le bac professionnel. Ces résultats donnent un pourcentage de bacheliers dans une génération à 78,9% ».[6] Voilà pour le côté face. Mais il y a un côté pile : en 2009, la France était au 21e rang en lecture et au 22e en mathématiques aux tests internationaux de PISA. En 2013, la France perdait encore des places. On peut discuter de la pertinence de PISA mais les évaluations du ministère ou les enquêtes internationales TIMMS ou PIRLS corroborent la chute du niveau des élèves de manière continue depuis au moins 20 ans. Et pourtant, les jeunes Français obtiennent massivement et brillamment le baccalauréat. Ou pour le dire autrement, plus ils sont faibles et meilleurs sont leurs résultats au baccalauréat ! Dans un tel contexte, on peut évidemment se demander s’il est très sensé de dépenser beaucoup d’argent et de perdre des semaines de cours uniquement pour jouer une farce ! Farce d’autant plus assumée que les classes préparatoires et l’université, sans doute aussi les BTS et IUT mais on entend moins les professeurs, s’adaptent ouvertement à cette baisse de niveau à travers des programmes de remise à niveau en orthographe, en rédaction et dissertation ou en mathématiques, ce qui fait perdre aussi du temps et de l’argent. Il est donc vrai que le prix est élevé (1,5 milliard sur les 70,6 milliards d’euros[7] du budget de l’Éducation nationale)  pour un diplôme qui n’indique plus vraiment la réalité du niveau des élèves. Ainsi, universités et grandes écoles sont de plus en plus nombreuses à exiger de leurs élèves la « certification Voltaire », certification privée et payante qui certifie le niveau d’orthographe des élèves. Le baccalauréat ne permet donc même plus de garantir un niveau d’orthographe !  Pour autant, l’examen n’est responsable ni du faible niveau des élèves, ni des taux fabuleux de réussite alors même que les élèves devraient plutôt massivement échouer au vu de leur niveau réel. Qu’en sera-t-il demain ? Le niveau réel des élèves ne devrait pas s’arranger. En effet, les élèves des filières générales devraient se voir proposer neuf filières : maths-physique-chimie, maths-SVT, maths-informatique, maths-SES, sciences de l’ingénieur-physique-chimie, lettres-langues, lettres-arts, SES-histoire-géo, lettres-philosophie. Ils bénéficieraient tous d’un tronc commun français – philosophie – maths – histoire-géo – LV1 et EPS. La LV2 semble donc disparaitre. Le sort des options est encore inconnu. Mais, moins d’heures de cours et moins de disciplines, cela fait moins de savoirs et moins de connaissances. Qui plus est, si les élèves doivent passer les épreuves des disciplines majeures à la fin du premier semestre, les disciplines majeures ne seront étudiées que sur la moitié de l’année. Une  question s’impose: Sera-t-il possible de mettre au travail les élèves une fois qu’ils auront réussi ou échoué leurs épreuves majeures ? Quels intérêts auront ceux qui auront réussi et seront pris dans les cursus choisis à poursuivre leurs efforts ? Ceux qui auront échoué dans leurs disciplines majeures sauront d’emblée qu’ils n’obtiendront  pas leurs choix d’orientation et risquent d’être sacrément déprimés. Pour le dire plus simplement, à quoi servira le second semestre en terminale? A travailler l’épreuve de philosophie ? Qui y croit ?

Donc, les élèves de terminales perdront un semestre de cours dans leurs disciplines de spécialisation et devront également préparer un grand oral, sorte de grand TPE dont l’efficacité n’a pas été démontrée lors des précédentes réformes[8] avant de conclure avec l’épreuve de philosophie, qui, on s’en doute aura un intérêt relatif pour les « scientifiques » et les « économistes ».

La fin du bachotage?

Mais, nous dit-on, les élèves sont stressés par les épreuves du baccalauréat et bachotent. La bachotagenouvelle organisation devrait les rassurer et éviter le bachotage. Vraiment ? D’abord, de l’avis de tous les enseignants qui m’entourent, les élèves de Terminale s’inquiètent du baccalauréat quelques semaines avant le début des épreuves (nous venons peut-être de trouver la source de stress !), voire la veille, voire la veille des résultats. De plus, la semaine avant le bac blanc est généralement une semaine de bachotage intensif pour les élèves : les cours s’arrêtent, on révise, on bachote parce qu’on ne veut pas rater son bac blanc. Mais qu’est-ce que le bachotage ?  C’est la réalisation systématique d’exercices stéréotypés. La nature des épreuves jouent donc pour beaucoup. Un problème mathématique rend difficile le bachotage tout comme la dissertation sur un sujet inconnu. L’élève doit mobiliser ses connaissances pour répondre aux questions posées. Mais les épreuves actuelles du baccalauréat semblent au contraire renforcer la possibilité du bachotage : les élèves révisent sur les annales parce que les types d’exercices sont répétitifs d’une année sur l’autre. Ils apprennent donc par cœur des procédures, des suites de calculs, des plans, voire les cours.  Par exemple, le sujet d’histoire en 2017 était : « Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne des lendemains de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. » Ce sujet est en fait à la virgule près, le sujet traité dans le Thème 2 « Idéologies, opinions et croyances en Europe et aux États-Unis de la fin du XIXème siècle à nos jours » dans la sous-partie « Socialisme et mouvement ouvrier » dont la « mise en œuvre » s’intitule  « Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne des lendemains de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. » du programme d’histoire de Terminale. Le bachotage n’est pas induit par le baccalauréat mais par le type d’épreuves proposées aux élèves. Qui plus est, on ne peut demander aux élèves des stages citoyens[9], des engagements associatifs et des temps  pour découvrir des métiers ; des projets trans-multi-pluri disciplinaires, des TPE et que sais-je encore et en même temps un temps d’études appliqué et sérieux. Les élèves font comme leurs parents dans les entreprises, ils apprennent à « produire » à flux tendu. Ils maximisent donc leur « retour sur investissement » du temps passé à étudier : cela s’appelle du bachotage.  Enfin, il est évident que la semestrialisation des cours et le contrôle continu renforcera davantage encore le bachotage. L’évaluation tout au long de l’année change en effet profondément la mission du lycée. Pour reprendre la comparaison entre 1990 et 2017 (ou 2021), il y a 30 ans, les élèves avaient trois ans, soit la totalité du lycée, pour apprendre à faire une dissertation et finir par décrocher la moyenne aux épreuves du baccalauréat. Désormais, la notion de progression disparait au profit d’une évaluation permanente qui renforce l’effet bachotage en en réduisant sa portée : au moins jusqu’en 2020, les élèves seront priés de connaître le programme de l’année entière pour se présenter au baccalauréat. Après 2020, ils bachoteront de séquence en séquence et oublieront au fil des évaluations les parties des programmes des matières « mineures ». Pas sûr que cela les préparent mieux aux études supérieures. Pas sûr non plus que cela soit moins stressant. Au lieu de vivre trois semaines d’examens, les élèves vivront désormais une année complète d’examens. Cela pose également un nouveau problème : les exigences du baccalauréat étant notoirement peu élevées, de nombreux établissements se concentrent sur la préparation aux études en classes préparatoires et à l’université pour que leurs élèves réussissent dans le supérieur. Cela donne souvent des premiers trimestres aux notes faibles, le temps que les élèves s’adaptent au niveau d’exigence. Si les notes comptent désormais pour le baccalauréat, le niveau d’exigence risque de baisser au détriment de la réussite future des élèves. Il est donc probable que les élèves arrivent dans le supérieur avec de plus grandes difficultés qu’aujourd’hui.

L’enjeu de l’orientation

Mais l’enjeu réel de cette réforme n’est pas d’améliorer le niveau des élèves, il est plutôt d’améliorer les orientations. L’université est ouverte à tout titulaire d’un baccalauréat puisque le baccalauréat est le 1er niveau de diplôme de niveau universitaire. Tout au plus insistera-t-on sur l’inadéquation de certains baccalauréats avec le cursus post bac choisi. C’est à ses risques et périls que l’on s’inscrit désormais en médecine avec un baccalauréat littéraire ou en histoire avec un baccalauréat  professionnel  EDPI (étude et définition de produits industriels), mais rien ne l’interdit. Et il arrive même que certains réussissent ! De plus, les orientations et inscriptions dans les BTS, IUT, classes préparatoires et écoles se font avant l’obtention du baccalauréat, sur dossier et lettres de motivation. Donc, on arguera que le baccalauréat ne sert pas l’orientation des élèves. Rien n’est plus faux : sans le baccalauréat point d’études universitaires. Par contre, il est théoriquement tout à fait possible de s’inscrire en DUT (diplôme universitaire de technologie) ou en BTS car il n’est écrit nulle part que le bac est obligatoire pour intégrer une section de techniciens supérieurs.  Ce n’est pas tant le baccalauréat que la filière choisie en fait qui détermine les chances de réussite dans les études supérieures. Il est de notoriété publique que la filière d’excellence est la filière S, celle dans laquelle file tous les bons élèves et globalement les enfants des classes françaises aisées  quelle que soit  leur appétence pour les sciences: 70% des admis dans les classes préparatoires sont issus d’un bac S (1/4 des effectifs des classes préparatoires littéraires et la moitié des classes préparatoires d’éco)[10] ; 37 % des admis à Sciences Po sont issus de S[11]; les S sont aussi ceux qui réussissent le mieux à l’université[12]. On comprend que cette filière soit prisée. Mais les enseignants du supérieur se plaignent du faible niveau des élèves scientifiques qui s’inscrivent dans les filières scientifiques, la faute au succès de la filière S qui serait devenue une filière généraliste. Généraliste la filière S ? Il est également de notoriété publique que les élèves s’orientent massivement par défaut, c’est-à-dire par niveau, en s’appuyant sur la hiérarchie des disciplines, des bac généraux ou bacs technologiques. Qu’en sera-t-il demain ? Ce nouveau bac modulaire assurera-t-il une meilleure préparation aux études supérieures ? Rien n’est moins sûr : en Finlande, le lycée modulaire a considérablement rallongé le nombre d’années passés au lycée et compliqué les inscriptions post baccalauréat. En effet, les élèves choisissent rarement les disciplines en lien avec les études qu’ils veulent embrasser ensuite, parce qu’entre 15 et 18, voire entre 15 et 20 ans, les goûts changent et s’affinent, les objectifs aussi. Un tiers des bacheliers finlandais n’obtiennent pas de place dans le supérieur et doivent attendre parfois plusieurs années avant d’entamer des études.[13] Même phénomène dans les pays anglo-saxons. Dans un article qui a déjà 17 ans, le journal l’Express dénonçait l’élitisme anglais: « 48% des étudiants des cinq meilleures universités anglaises proviennent d’institutions privées, qui ne scolarisent pourtant que 7% des enfants. »[14] Seize ans plus tard, rien n’a changé et le système élitiste s’est même renforcé : « Le prix de ces écoles a tellement augmenté récemment que les dix années de scolarité coûtent désormais 327.000 euros en moyenne (le prix d’une maison). Et si votre enfant est pensionnaire, il faut multiplier le prix par trois, c’est-à-dire environ un million d’euros. » [15] Prendre exemple sur le modèle anglo-saxon va donc coûter très cher aux familles françaises. Il serait sans doute bon de les prévenir au lieu de leur faire croire que le modèle actuel aurait vocation à améliorer l’orientation des élèves. De plus, le SNES a étudié le lycée anglais modulaire et constaté que les disciplines sont hiérarchisées comme chez nous les filières. Les disciplines reines qui ouvrent toutes les portes des grandes universités anglaises sont… les mathématiques. Le choix des disciplines est également fortement corrélé au milieu socio-économique de l’élève, à son sexe et …à son niveau scolaire.

Vers la fin des filières d’excellence?

Maths et sélectionEn quoi les nouvelles modalités du baccalauréat en France vont-elles changer la donne ? Probablement, en rien du tout donc. Les majeures Maths-Physiques permettront sans doute encore d’étudier à peu près tout comme la filière S aujourd’hui : des sciences, de l’économie, de la gestion, de l’architecture, des lettres…les maths- éco permettront d’étudier comme les majeures Maths-Physiques moins les sciences et ainsi de suite. La vraie question est comment se fait-il que les cursus L n’ouvrent  pas les mêmes portes que les cursus S ? Une vieille amie qui s’était mise au grec ancien à plus de 60 ans s’étonnait de calculer plus vite et de mieux raisonner en mathématiques. C’est que décliner, faire des versions et du  thème débride le cerveau, développe la finesse d’esprit, l’esprit logique, mais les L ne font plus ni versions ni thèmes. Et vu la place des langues latines et grecques et des langues à déclinaisons dans nos lycées, les élèves ne déclinent plus beaucoup non plus. Ceci expliquant sans doute pourquoi les littéraires tirent mal leur épingle du jeu dans le supérieur : manque de culture générale et manque de raisonnement ne prédisposent pas aux études supérieures ! L’enjeu n’est donc pas le baccalauréat mais le contenu des programmes et le niveau d’exigence attendu. Les littéraires peuvent faire les mêmes études que les scientifiques à condition de recevoir une formation de qualité et exigeante intellectuellement parlant. Idem pour les ES qui n’ont aucune raison d’étudier des mathématiques au rabais. Or ceux qui sont aux commandes, les membres de notre gouvernement, sont aussi ceux qui ont comparé Johnny Halliday à Victor Hugo ! Et honoré Jean d’Ormesson comme l’écrivain du siècle. Le moins que l’on puisse dire est que leurs exigences culturelles et intellectuelles sont basses. On ne peut que s’inquiéter quand ces mêmes personnes nous parlent d’instruction scolaire.

On me rétorquera sans doute que  la démocratisation du baccalauréat (comprendre que les pauvres ont désormais accès au baccalauréat) implique un changement de pratiques. Je m’inscris en faux pour deux raisons : d’une part, rien ne démontre une différence fondamentale de capacités intellectuelles entre un élève des quartiers pauvres et un élève des quartiers riches : la formation reçue est bien plus déterminante que le niveau de vie des parents. Il suffit de comparer Albert Camus à Paris Hilton pour s’en convaincre. D’autre part, la corrélation bac généraux/ classe sociale est inchangée depuis 25 ans : les enfants des cadres supérieurs continuent de truster les bacs généraux. Ce sont les mêmes classes sociales que l’on retrouve à 25 ans d’intervalles : la « démocratisation » des classes n’est donc pas la cause de l’effondrement des exigences dans les filières L, S et ES, puisqu’il n’y a pas de « démocratisation » dans ces filières générales !

Donc, pourquoi quarante années de politique scolaire ont toute à la fois augmenté le nombre de bacheliers tout en réduisant le niveau d’exigence du baccalauréat, le rendant de fait obsolète pour garantir la qualité des connaissances et savoirs des élèves qui voudraient poursuivre des études supérieures, ce qui est, faut-il le rappeler, sa finalité ?

A qui profite la destruction du baccalauréat ?

Il est évident que la situation actuelle ne satisfait personne et qu’elle impose des changements, à condition de choisir les bons. Or, les baccalauréats dont on nous parle sont à mettre en perspective avec la régionalisation ou territorialisation des cursus, l’autonomie des établissements, la modification en profondeur du statut des enseignants et la recherche de l’annualisation de leur temps de travail et la mise en place de la bivalence professorale. En fait, depuis les années 60, ce sont les mêmes buts qui sont toujours  recherchés : la fin de l’école publique. Chaque réforme n’est qu’une nouvelle illusion pour faire croire au bon peuple que la situation va s’améliorer, or réforme après réforme, elle se détériore, scolairement parlant.  Pour comprendre ces réformes, il faut quitter ses lunettes de parents d’élèves ou de professeurs et chausser celles de gestionnaires, responsables de stocks de compétences humaines. Nos experts internationaux qui organisent les cursus scolaires dans nos écoles et universités cherchent d’abord à « rentabiliser les dépenses publiques » dans une logique exclusive de réponse aux besoins de main d’œuvre de nos économies, c’est-à-dire aux besoins de ceux qui possèdent les capitaux et les moyens de production. A ce titre, il faut faire travailler plus et payer moins d’où les profondes mutations du métier d’enseignant. Il faut également optimiser le temps scolaire de nos enfants : développer des « compétences utiles » pour les marchés à moindre coût. Il faut donc éviter les années de redoublement et les « erreurs » d’aiguillage pour économiser les deniers publics afin de les dépenser ailleurs. Pourtant, une réorientation après une année d’université, ou l’obtention d’une licence au bout de quatre ans au lieu de trois ne sont pas des échecs. Que cela gênent nos experts en optimisation de ressources humaines est une chose, mais que les associations de parents d’élèves leur emboitent le pas est beaucoup plus surprenant. D’autant que, comme le précise le Figaro, « La probabilité d’échec en France descend à 9% pour les détenteurs d’un bac général, mais atteint 29% chez les titulaires d’un bac technologique et 56% chez les détenteurs d’un bac professionnel[16] », cela signifie a contrario que 71% des titulaires d’un bac technologique et 44 % des détenteurs d’un bac professionnel inscrits à l’université réussissent leur licence. De plus, ces nouveaux bacs obtenus via du contrôle continu, territorialisés aux frontières de l’établissement où l’élève est inscrit, ne pourront être pris en compte dans les conventions collectives, enfin de celles qui subsisteront, qui ne reconnaissent que des diplômes nationaux. Or, à l’heure où l’on nous vante les grands groupes européens pour résister à la concurrence internationale, les diplômes, pour garantir des droits à ceux qui les obtiennent, devraient être nationaux, pas locaux ! En s’attaquant au caractère national du baccalauréat, le gouvernement s’attaque en fait aux derniers remparts de défense des salariés. Il semblerait que la FCPE, la PEEP et l’APEL aient oublié de prévenir leurs adhérents. De plus, la réforme de l’université accompagne celle du baccalauréat. Les universités doivent présenter des attendus ou prérequis, c’est à dire les connaissances et compétences nécessaires, qui serviront de base à la sélection des élèves, élèves déjà filtrés normalement par l’obtention du baccalauréat. C’est un peu comme si on expliquait aux élèves qui viennent de réussir le concours de fin d’année de médecine que l’on va désormais s’atteler à une sélection sur dossier en regard d’attendus et de prérequis : les élèves de médecine seraient surpris et ils auraient raison de l’être. Soit on ne donne le baccalauréat qu’aux élèves dont le niveau est suffisant pour étudier à l’université, soit on réduit le baccalauréat à un diplôme de fin d’étude et on le ramène au certificat d’étude. Ceci n’est pas un progrès mais une régression sociale pour les détenteurs du dit diplôme. En plus de limiter les perspectives de salaire, on réduit les perspectives de faire des études supérieures.[17] Car enfin,  dernier point, et non des moindres, qui peut sérieusement croire que professeurs et élèves vont détailler les attendus de toutes les filières proposées dans les 77 universités françaises ? Alors même que les universités elles-mêmes n’arrivent pas à se mettre d’accord en interne pour les déterminer : faut-il faire référence à des notes minimales, des disciplines suivies, des activités extra-scolaires  (pour certains cursus, il semblerait que les universités souhaitent demander un BAFA c’est-à-dire un brevet d’animateur !) ? Pour renforcer le caractère irréaliste de cette réforme, les professeurs sont censés donner leur avis sur chaque vœu formulé par les élèves ! Comment le pourraient-ils ?  Quelles sont leurs compétences pour juger de la possibilité d’un élève à devenir comptable, chirurgien-dentiste, pilote d’avion, psychologue clinicien ou coiffeur ?  Comment juger de la capacité d’un élève à étudier les langues O ou l’histoire de l’art ? On ne voit pas très bien comment ce système renseignerait mieux les élèves aujourd’hui qu’hier; il ne sert qu’à fermer les portes de ceux qui découvriraient un peu tard qu’ils n’ont pas les bons prérequis.

Nos enfants perdent donc avec cette réforme sur tous les tableaux : moins de disciplines enseignées, donc moins de savoirs et moins de connaissances ; plus de portes qui se ferment en cas de mauvaises stratégies  d’orientation ; une augmentation du coût des études via l’obligation de financer des certifications et des préparations pour obtenir les pré-requis et autres attendus; plus de stress et de bachotage ; des salaires moins élevés sur le marché du travail… mais où sont les associations de parents d’élèves ?  Sans doute comme lors des réformes du collège 2016, elles suivent le chant des sirènes.

[1] http://www.lejdd.fr/societe/education/les-pistes-pour-reformer-le-bac-pro-3524516

[2] Jean-Michel Blanquer, lundi 13 novembre dans un entretien au Parisien

[3]http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/01/05012018Article636507382759192361.aspx#.WlIpOQhtHKs.twitter

[4] Calcul effectué par le SNPDEN-Unsa

[5] http://www.bfmtv.com/societe/reforme-du-bac-ce-grand-oral-italien-qui-inspire-blanquer-1315320.html

[6] http://www.huffingtonpost.fr/2017/07/11/le-taux-de-reussite-du-bac-2017-est-le-deuxieme-meilleur-mais-e_a_23025255/

[7] http://www.education.gouv.fr/cid120482/projet-de-loi-de-finances-2018.html

[8] Lycée Chatel

[9] Élaboration du parcours citoyen

[10] http://www.europe1.fr/societe/le-bac-s-est-il-toujours-une-filiere-d-excellence-2146925

[11] http://etudiant.lefigaro.fr/article/sciences-po-a-attire-pres-de-17-000-candidats-en-2016_9e243250-bc52-11e6-b4eb-1c8a14c3df53/

[12] http://www.europe1.fr/societe/le-bac-s-est-il-toujours-une-filiere-d-excellence-2146925

[13] L’enseignement  et la formation à l’horizon 2025. Reijo Laukkanen

[14] https://www.lexpress.fr/informations/l-elitisme-choquant-des-facs-britanniques_639068.html

[15] http://www.rtl.fr/actu/international/en-angleterre-une-revolution-controversee-du-systeme-educatif-en-vue-7784845995

[16] http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/universite-47-2-des-premieres-annee-ne-passent-pas-en-deuxieme-annee-3498/

[17] http://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/13/universites-une-reforme-profondement-injuste_5241140_3232.html

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