L’école en marche

EvaluationPuisque le parti La République en marche l’a déjà majoritairement emporté, il n’est pas inutile de faire un point sur les conséquences de cette victoire sur l’école. Si dans les faits, le programme d’Emmanuel Macron et le parcours de son ministre Jean-Michel Blanquer sont dans la droite ligne des prescriptions de l’UE et de l’OCDE, comme la politique de François Hollande et Najat Valaud-Belkacem, les hommes et les discours sont très différents.

JM Blanquer: Une carrière rapide

Le tout nouveau ministre est un homme du sérail à la carrière rondement menée. Cet agrégé de droit public a d’abord été directeur de l’Institut  des hautes études de l’Amérique latine. Il devient ensuite recteur de l’académie de Guyane, directeur adjoint du cabinet ministériel de Gilles de Robien, ministre de l’Éducation nationale de l’époque, puis recteur de l’académie de Créteil. Il est ensuite nommé à la tête de la DGESCO puis prend la direction de l’école de commerce, l’ESSEC, avant de devenir ministre de l’Éducation Nationale.

Expérience et innovationSes actions les plus médiatiques ont eu lieu à Créteil: lorsqu’il en était le recteur, l’académie était surnommée l’académie cobaye :

–        premières «conventions éducation prioritaire» avec Sciences-Po (ouvrant une voie d’accès spécifique aux lycéens en ZEP).

–        rédaction par 400 élèves (ou 700 ou 15 000, selon les sources) de CM1-CM2 d’un dictionnaire  des 8 000 mots (sic) qu’un enfant devrait connaître à la fin du primaire.[1] 3000 exemplaires papier ont été distribués aux élèves de l’académie…

L’opération s’inscrivait dans le cadre d’une cam­pagne contre « l’illettrisme » (celui des parents bien-sûr, ce qui rappelle les « illéttrés de Gad » d’Emmanuel Macron  et partait de l’idée assez condescendante que les enfants avaient besoin d’être immergés dans la langue française.)  Voyons, quelle genre de définition un élève de CM1 peut-il élaborer? Exemple:

« crèche
Lieu qui accueille les enfants qui ont de 3 mois à 3 ans. C’est payant
Exemple : Les enfants vont à la crèche.
Expression : À Noël, la « crèche » est au pied du sapin.
Synonyme : garderie
Contraire : liberté »

C’est mignon.En effet, voilà un dictionnaire bien utile pour les élèves de primaire ! Mais  quid de l’illettrisme?

–        la cagnotte des élèves décrocheurs des lycées professionnels : c’était une mesure qui visait à troquer présence en classe contre voyage ou cours de conduite, une sorte de prime à l’absentéisme en quelque sorte. « Tu veux financer ton permis ? Sèche les cours et négocie ton retour en classe! » Et ce alors même que le point d’indice des professeurs était gelé. Étrange pédagogie que celle qui enseigne à monnayer son temps de présence!

–        ouverture d’un « internat d’excellence » de Sourdun dont la devise est « Le secret du bonheur et de la vertu : aimer ce que l’on est obligé de faire. »

–        la « mallette des parents »: ce sont des ressources en ligne pour les établissements dont le but est d’intégrer les parents à la scolarité des enfants à travers des ateliers débats. Par exemple, pour la « mallette » du niveau  6ème, on encourage les parents à soutenir l’implication de leur enfant dans la vie de l’établissement et on en profite pour rappeler que le parcours citoyen est un parcours obligatoire et formalisé. Le tout est dans l’esprit bien moralisateur et hygiéniste du bon vieux temps (dont le but était tout de même en partie d’assurer la résistance au travail, ici la résistance à l’école): on rappelle les normes du bon sommeil, du bon équilibre alimentaire, des bonnes activités. Bref, on infantilise les parents.

Sur le plan de la communication, tous ces projets sont innovants et expérimentaux, donc épatants. Sur le plan de la réussite scolaire, rien ne permet d’affirmer que les élèves apprennent mieux depuis cette époque dans l’académie de Créteil. De plus, le rôle d’un recteur est-il d’encourager les expériences sur les enfants ?

Que pouvons-nous garder de son passage à la DGESCO?

Il a soutenu le projet très médiatisé de Céline Alvarez, les micro-lycées et les pratiques alternatives réalisées dans le public pour les décrocheurs scolaires. Comme je le rappelais dans l’article Derrière la bienveillance scolaire, la classe de Céline Alvarez est une classe à visée managériale et non professorale : les élèves sont performants, normés, autonomes, libres de choisir leur travail (c’est-à-dire d’organiser l’ordre du travail imposé),  motivés… C’est la fabrique de l’homme productif, celui qui sera adapté à l’organisation et à l’outil de travail. C’est une école sans profondeur, sans contenu. Le contenu est dans la méthode, qui s’affranchit fort bien du professeur. Un animateur suffit.

Mais JM Blanquer est surtout l’homme des évaluations en primaire. Ces évaluations avaient lieu en CE1 et CM2 dans toutes les écoles. Les critiques d’alors reprochaient une surévaluation précoce des enfants, le classement des établissements, et une évaluation masquée des enseignants. Ce qu’avouera la Depp en 2015 en précisant que c’était la première fois que les enseignants étaient évalués à travers les résultats de leurs élèves.

Quel profil pouvons-nous tirer de ces informations?

Nous voyons un homme qui a plus le souci de sa propre communication que de l’efficacité réelle des actions sur le terrain. Il a appris très vite à déplacer les caméras autour de lui et à obtenir des soutiens médiatiques: pour rappel, « cette expérience-pilote du dictionnaire de l’académie de Créteil a été saluée par l’historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse et par l’écrivain Alexandre Jardin, fondateur de l’association de lutte contre l’illettrisme « Lire et faire lire », qui a vu dans ce projet « la meilleure politique anti-violence ». [2]

Son approche de l’enseignement  est managériale et statistique et renvoie davantage au monde de l’entreprise qu’au monde de l’enseignement. On ne voit pas Là la preuve d’un grand intérêt pour les élèves ou les enseignants. Sa démarche est d’ailleurs davantage celle d’un préfet que d’un recteur: En Guyane, il a créé l’Observatoire de la non-scolarisation, qui ne semble plus exister aujourd’hui. Cet observatoire était un outil statistique: obtenir des informations, surveiller, intégrer. Où est le soucis de l’instruction? De l’analyse sociale? On note également un certain mépris de classe à travers l’infantilisation des parents qui apparaît clairement dans les conseils présentés sur la mallette numérique, ce qui rend le ministre Macron-compatible ( «  la meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » disait-il à un ouvrier; on pense dernièrement à sa phrase sur les Comoriens et à leurs Kwassa-Kwassa). Il s’avère que JM Blanquer n’est pas très soucieux non plus de l’éthique. Directeur de l’ESSEC, il  appela implicitement ses élèves à voter Emmanuel Macron en leur demandant de choisir entre « le renouveau ou le glas » . [3] Pourquoi a-t-il  fait cela ? Parce qu’il aime son pays et ses étudiants ! Outre le fait que le droit de réserve s’applique, me semble t-il, aux opinions politiques et que la démarche qui consiste à influencer le vote de ses élèves quand on est une personne possédant autorité sur ces derniers ne doit pas être  autorisée,  l’amour de ses étudiants est une bien étrange relation avec ces derniers.

JM Blanquer

Les premiers pas du ministre.

Depuis qu’il est ministre, JM Blanquer a annoncé le retour des classes bilangues, du latin-grec, l’autorisation des redoublements, le retour possible de la semaine à quatre jours, les devoirs faits à l’école, le dédoublement des classes de CP en REP, un stage de soutien éducatif au mois d’août avant l’entrée en sixième. Derrière ses effets d’annonce qui semblent marquer une différence très nette avec le précédent ministre, qu’en est-il vraiment ?

Non, le latin ne revient pas dans les classes.

Comme le rappelle Robert Delord sur le site Arrête ton char où vous pouvez lire l’article complet, les heures de latin sont financées sur les heures de marge (comme les heures des bilangues), il n’existe toujours pas d’heures dédiées à cet enseignement. On ne revient donc pas sur le système qui prévalait avant la réforme du collège quand le latin était encore une option. Or, les horaires proposés désormais sont des horaires plafonds, ce qui signifie que ce sont les heures maximum autorisées. Ou pour le dire autrement, tous les élèves latinistes n’auront pas le même nombre d’heures de latin selon les établissements où le latin subsiste mais dans tous les cas, moins d’heures que les élèves scolarisés dans le collège d’avant 2015. Mais, le plus important est que le latin se trouve en concurrence avec les heures des bilangues, les dégroupements des classes de sciences ou de langues et tout ce que l’on peut faire rentrer dans les heures de marge. Ainsi, il faudra faire des choix. Si le ministre rappelle que le latin est une « source d’attractivité » pour un établissement scolaire, ce qui met en avant son importance, dans les faits, le choix se fera en fonction des enjeux de disciplines, de l’entregent des uns et des autres au sein de l’établissement et pose donc officiellement la concurrence entre enseignants et disciplines. Car enfin, on imagine mal un enseignant sacrifier des heures de cours dans un établissement, l’obligeant peut-être à travailler à cheval sur plusieurs établissements (donc à augmenter ses frais et réduire sa qualité de vie) juste pour satisfaire les besoins pédagogiques de certains élèves. Qui plus est, une discipline a-t-elle vocation à rendre attractif un établissement ou n’a-t-elle pas plus tôt des vertus intellectuelles que l’on souhaiterait développer chez les élèves ? Enfin, la licence et le CAPES de lettres classiques n’existent plus. Le latin est lui-même une option dans un cursus général de licence en « humanités » et d’un CAPES lettres « avec option lettres classiques ». Les cursus de Lettres Classiques n’existent plus! Sans professeur, point de latin !

Les bilangues non plus.

Ainsi, pas plus le latin que les bilangues ne sont sauvés ou rétablis dans leurs heures, contrairement à ce que pourraient faire croire les différentes manchettes de presse. Et pour cause, dans les faits, cela dépendra des établissements. Certains proposeront une deuxième langue vivante dès la 6ème, d’autres renforceront les horaires de la deuxième langue vivante en 4ème et 3ème.  Certains enseignants retrouveront quelques heures, d’autres rien du tout. Certains élèves pourront étudier, s’ils le souhaitent,  deux langues dès la sixième, d’autres ne le pourront pas. Ainsi, on se demande où est l’égalité des enfants face aux examens : certains élèves auront eu des heures renforcées, d’autres pas, comment se passeront dans le futur les épreuves de langues ? Demandera-t-on  à l’élève le nombre d’heures effectuées afin de caler les attentes sur la réalité du temps d’étude de l’élève ? Et pour les professeurs ? A quoi servent le concours et le statut si au final vos heures et vos pratiques sont à la carte en fonction du choix d’un chef d’établissement ?

Le dédoublement des classes en CP dans les zones prioritaires

Emmanuel Macron a annoncé l’allègement des effectifs d’une partie des classes de CP etLe Paravent CE1 dans les zones les plus difficiles, dès la rentrée prochaine. Plusieurs problèmes se posent :

-Le manque de place : Comment créer suffisamment de classes pour accueillir des petits groupes de 12 élèves ? Anissa Khedher, candidate LREM dans la région lyonnaise a la solution: couper les classes en deux grâce à des paravents ! (2mn35 de la vidéo) [4]

– Où trouver les professeurs pour assurer les classes d’ici la rentrée puisque les recrutements sont terminés pour cette année? Certains craignent que le ministre puise dans le vivier « Plus de maîtres que de classes » que les enseignants concernés préfèrent. (Le dispositif  consiste à affecter un enseignant supplémentaire en renfort dans les écoles.)

Les devoirs faits à l’école

Le ministre est également revenu sur le thème des devoirs scolaires. Ils pourront être faits à l’école et encadrés par des services civiques. Ces derniers sont des volontaires entre 16 et 25 ans, 30 s’ils sont en situation de handicap, qui, sans condition de diplôme, peuvent intégrer des missions d’intérêt général pour 6 mois. Rémunérés 472,97 € net par mois, ou 580,64 € net par mois si la personne est bénéficiaire du « RSA jeunes actifs » ou boursiers sous certaines conditions. Ils sont donc en moyenne 28 000 par an à s’engager dans des actions de services civiques dont un peu plus de la moitié s’engagent sur des projets de solidarité ou dans le domaine de la santé. Seront-ils capables d’expliquer les notions mal comprises à des élèves qui cumulent les lacunes  et maîtrisent eux même mal les notions alors qu’eux même ne seront pas ou peu diplômés ? Si l’idée semble bonne, les moyens sont- ils à la hauteur de l’idée ? Qui plus est, comme le rappelle le café pédagogique, le soutien aux devoirs est une « idée que  Xavier Darcos avait déjà eue en 2007. Mise en place à la rentrée 2008 dans les collèges prioritaires, cette aide aux devoirs qui devait gagner tous les collèges, avait été peu à peu supprimée par le directeur de la DGESCO à partir de 2010, un certain JM Blanquer… »[5]  Malheureusement, l’article n’explique pas pourquoi.

Nous pourrions dire exactement la même chose du redoublement : monsieur JM Blanquer prétend autoriser le redoublement. En effet, l’ancienne ministre avait signé un décret en novembre 2014 qui affirmait le caractère exceptionnel du redoublement. Mais est-ce très différent de la circulaire en date du 16 mars 2010 (BO du 18/03/2010) qui indiquait que « la première mesure de personnalisation du parcours scolaire est la pédagogie différenciée. Elle doit rendre très exceptionnel le recours aux redoublements. » Cette circulaire était de JM Blanquer, lui-même. Ce nouveau ministre ne fait pas que revenir sur les décisions de son prédécesseur, il revient également sur ses propres décisions. Le plus probable est donc que JM Blanquer dit aux Français ce qu’ils ont envie d’entendre afin d’agir tranquillement comme il le souhaite.

Aussi, n’est-il pas inintéressant de comprendre sa vision de l’école.

L’école de JM Blanquer

L'école de la vieJM Blanquer a rédigé deux livres sur l’école : l’école de la vie et l’école de demain.  Si ces livres ne sont pas le programme de La République En Marche, il n’en demeure pas moins qu’il présente la vision du ministre. Une vision idéale, qui fait abstraction de la réalité misérable de l’école aujourd’hui. Une utopie planant au-dessus du réel. L’école qu’il décrit est une école maternelle « primarisée au sein de laquelle il faut assurer le repérage des futurs élèves en difficulté : école du langage, elle doit faire la part belle à l’expérience et aux jeux et développer chez l’enfant l’empathie. Le primaire doit se concentrer sur le « lire-écrire-compter-respecter autrui ». Il faut s’appuyer sur les neurosciences et les méthodes qui marchent comme la méthode syllabique pour organiser les apprentissages. Chaque élève doit acquérir un minimum de connaissances et de compétences tel que défini dans le socle commun.  Idéalement, collèges et lycées  seraient réunis dans une cité scolaire avec des parcours personnalisés pour les élèves qui perturbent les cours et le bac serait passé pour l’essentiel en continu avec un nombre réduit d’épreuves à l’examen. Le collège modulaire a sa préférence avec des parcours personnalisés et des paliers à passer discipline par discipline. Il prône le travail en équipe pour les enseignants, voire, il leur propose d’enseigner ensemble et de vérifier que les élèves ont bien acquis les connaissances. Au lycée, les élèves doivent développer l’esprit d’entreprise (ateliers, jeux de rôle, juniors entreprise) Bref, c’est une école de l’évaluation continue dans laquelle, on expérimente, on innove, on évalue. On ne sait pas très bien ce qu’on y apprend, mais le contenu est dans la méthode : si le contenu est vague, la méthode, elle, est claire. Elle est managériale. De même que dans le monde du travail, la procédure l’emporte sur le travail, la méthode ici l’emporte sur l’enseignement.

-Benchmark et expérimentation

StatistiqueLe benchmark est le repérage de ce qui marche. Il faut s’appuyer sur les indicateurs internationaux, regarder ce qui fonctionne à l’étranger, l’expérimenter chez nous. Évidemment, il n’est jamais précisé ce que le ministre entend par « ça marche. » Ici le savoir est perçu comme un rouage de la pensée, une sorte de pièce à intégrer dans une pièce plus grande. Le cerveau est un carburateur, il faut juste trouver le mode d’emploi. Le savoir est une donnée neutre, le cerveau une éponge : il faut faire rentrer la data dans l’éponge. JM Blanquer confond enfant et disque dur d’ordinateur et oublie au passage que le savoir est toujours politique. Ce que je décide d’enseigner, la manière dont je le fais est un choix politique. Faire le choix par exemple en histoire de regrouper des régimes politiques disparates, aux intentions et aux réalités différentes et portés par des forces sociales différentes sous un même chapitre intitulé « les totalitarismes » ne relève pas de la logique scientifique mais bien d’un choix idéologique. Enseigner l’histoire plutôt que la sociologie, relève d’un choix politique. De même, lorsque les contenus deviennent des faire-valoir au développement de « compétences », ce n’est pas parce que ça marche mais bien parce que cela correspond à une idéologie particulière selon laquelle chaque parcelle de nos activités humaines doit se soumettre à la rationalité de l’organisation du travail. Celle-là même qui a détruit le travail[6] et qui amène de nombreux cadres à se reconvertir dans des métiers d’artisanat peu rémunérateurs mais beaucoup plus humains, donc vraiment valorisants. [7] Cette organisation du travail qui est directement responsable de nouvelles maladies professionnelles, de nombreux  troubles psychiatriques, du stress et du développement des violences (harcèlement moral ou sexuel, conflits exacerbés entre des personnes ou entre des équipes ; insultes, menaces, agressions…) reconnus très officiellement comme des risques psychosociaux consécutifs des mutations du travail. Les enseignants reconnaitront peut-être des comportements d’élèves, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets !

D’autre part, les élèves ne sont pas censés être des sujets d’expérience, ce que rappelaient, en 2012 à JM Blanquer, le rapport des inspecteurs généraux Viviane Bouysse et Gilles Pétreault sur l’évaluation des dispositifs PARLER et ROLL.[8]Si l’expérimentation de l’apprentissage ne « marche » finalement pas, les élèves ont tout simplement perdu leur année scolaire. Qui plus est, l’école élève des enfants, pas des rats de laboratoires. Enfin, avant de s’appuyer sur les neurosciences, encore faudrait- il se mettre d’accord sur ce qu’est un enseignement scolaire, un apprentissage scolaire, l’intelligence… Ce que j’ai vu dans les cahiers d’AP (cours de méthodologie d’apprentissage réalisé une heure par semaine en classe en sixième)  m’a laissé plus que sceptique : tous les cerveaux fonctionneraient donc de la même manière ? Les hommes ne seraient-ils que des robots construits à la chaine de la vie ? Vraiment ? D’où viendrait alors cette nécessité de personnaliser les parcours, de différencier les approches et de créer des filières différentes ? Prenons la bonne méthode et nos enfants iront tous à Polytechniques ! Qui y croit ? Est-ce souhaitable ?

-Responsabilisation et Autonomie

I am your bossJM Blanquer est favorable à l’autonomie qu’il définit comme suit : « Pour l’éducation nationale, l’autorité déconcentrée la plus proche du terrain, c’est le chef d’établissement. Un proviseur de lycée ou un principal de collège à qui l’on donnerait du pouvoir sur les horaires, le recrutement, la formation des enseignants, les relations avec les parents, avec les collectivités locales serait un vrai chef d’établissement en mesure de faire progresser les élèves et de mieux utiliser l’argent public.»[9]Dans l’entretien qu’il a accordé à SOS Éducation le 17 mai 2017 (avant que celui-ci ne soit effacé du site), le ministre affine sa vision : il faut « libérer les énergies. Comme ceci ne veut rien dire, il doit affiner son projet.  « L’évaluation est un des mots clef, avec la confiance, la liberté et l’évolution du système grâce aux apports des sciences cognitives… Il faut donc garantir l’autonomie des acteurs, qui sont à même de définir des solutions. Il faut ensuite les évaluer, de façon à ce qu’il y ait de la confiance a priori et du contrôle a posteriori, plutôt que l’inverse.»[10] Là encore, nous sommes en plein délire managérial : Projet-Action-Feedback. Cela permet de produire de jolis tableaux de bord, mais n’améliore ni les conditions de travail, si la qualité du travail réalisé.

Ainsi, il faut donner de la liberté aux territoires: on commencerait par quelques établissements autonomes pour montrer l’exemple. Mais celui qui n’est pas encore ministre précise : « il faut aussi faire saisir qu’il y a des effets de système et que si un élément administratif est modifié, des éléments pédagogiques le seront aussi : si le recrutement des professeurs est modifié, leur formation le sera également ainsi que le contenu des programmes. Tout se tient : il faut avoir une vision systémique, qui ne soit pas pyramidale et qui fasse confiance aux acteurs. » Enfin, un peu plus loin, il précise encore cette logique de déconcentration : « on peut aller vers des logiques de délégation qui permettent d’accomplir mieux le service public en responsabilisant davantage les acteurs. » Ainsi, des établissements aux statuts pas forcément identiques pourraient travailler de manières solidaires. La délégation de service public sonne le glas de la fonction publique et du statut qui lui est rattaché : le fonctionnariat. Ce qui est cohérent avec la pensée du tout nouveau président qui, selon les Échos pensait que « le statut des fonctionnaires n’était « plus adapté au monde tel qu’il va » et « surtout plus justifiable ».[11]

Finalement, cette conception est dans l’axe de l’autonomie  souhaitée par l’Europe et l’OCDE, déjà amorcée par les précédentes réformes. Nous sommes donc dans la continuité, juste un peu plus loin vers la fin du service public et un peu plus vers des écoles de territoires. Cette politique est également à mettre en parallèle avec la loi travail : si tout se négocie au niveau local, quid des combats collectifs ? Comment défendre l’enseignement de l’allemand ou du latin au niveau national quand chacun négocie face à son chef d’établissement ? Comment alerter l’opinion publique, lancer des débats nationaux de qualité si chaque expérience scolaire devient particulière ? C’est une manière de contourner les syndicats, qui ont bien des reproches à se faire mais qui ont le mérite de porter des combats collectifs. C’est une stratégie de mise au pas de toute opposition. Certains trouveront le procédé peut-être malin, il n’en est pas moins anti-démocratique puisqu’il empêche l’expression de toute opposition.  Mais comme le dit très justement la candidate En Marche, Sylvie Le Hir, « l’opposition n’existe plus. »[12]

Une école au-delà des clivages

Au delà des clivagesVoilà des idées bien  en phase avec le mouvement En Marche: « dépasser les clivages » et faire le choix du « pragmatisme »… Penser ainsi c’est faire fi des intérêts des uns et des autres. Ainsi, le chef d’établissement autonome souhaite des enseignants qui travaillent le plus possible en étant payés le moins possible pour dégager de l’excédent budgétaire et limiter le nombre d’intervenants (qu’il faut payer.) Les enseignants souhaitent les meilleures conditions de travail possibles payées le mieux possible et des élèves qui étudient sagement et sérieusement pour obtenir à la fois une bonne qualité de vie, une bonne qualité de travail et des bons résultats pour leurs élèves lors des évaluations qui servent aussi à évaluer les enseignants. Les élèves souhaitent obtenir les meilleurs dossiers scolaires possibles en en faisant le moins possible. Les parents d’élèves veulent une école gratuite, qui garde leurs enfants, leur donne de bons dossiers scolaires pour que les orientations se fassent tranquillement et que tout ce joli parcours se finisse par un bon job. Pragmatiquement parlant, qui doit l’emporter ? On peut poser la question avec les disciplines (latin ou ½ groupe de science ?), les contenus disciplinaires (Clovis ou pas Clovis ?), les méthodes de travail (classe inversée, EPI ?…) les menus de la cantine (végétarien, halal, casher, poisson le vendredi… ?) … car toute vie en commun implique des clivages, des tensions et des compromis. Le pragmatisme pseudo scientifique, car dans les faits toujours idéologisé, est une manière de passer outre les intérêts des uns et des autres et d’imposer son point de vue en rendant impossible toute opposition. On peut dès lors s’étonner que 15 % du corps électoral ait choisi d’abandonner la défense de ses intérêts propres au profit de solutions « pragmatiques ». C’est oublier qu’il est difficile de cerner ses intérêts, particulièrement dans un monde médiatique qui efface les dits intérêts. Or l’intérêt de l’actionnaire n’est pas celui du salarié qui n’est pas celui du consommateur… Les déçus du Hollandisme, rejoignent les déçus du Sarkozisme, les déçus du Chiracisme, les déçus du Mittérandisme… Tous ont cru des discours politiques, des discours d’experts et ont légitimés par leurs votes des politiques qui leur ont fait perdre, travail, niveaux de vie, conditions de vie…parce qu’ils s’appuient plus sur des espérances que sur le raisonnement, essentiel en politique comme ailleurs.  Or, il n’y a pas de sens à introduire un loup dans une bergerie en espérant qu’il ne dévore pas les moutons!

L’école de JM Blanquer est en phase, puisqu’il propose de dépasser les clivages, donc d’agir et de penser pour nous. Il prône une école managériale où innovations, expérimentations et évaluations remplacent l’enseignement. Elle est en phase avec la vision du président qui précisait aux Échos le 13 janvier 2017 [13] vouloir plus d’autonomie : « Il plaide plutôt pour « un pilotage plus moderne, avec un vrai travail d’évaluation de ce qui fonctionne ou pas » ou pour « donner plus de latitude aux responsables des établissements pour répondre aux difficultés du terrain, y compris en matière d’affectation des professeurs « . Il veut encourager l’innovation des professeurs : « dans les écoles de l’éducation prioritaire (REP et REP+), « il faut permettre aux enseignants de pouvoir développer un vrai projet pédagogique « , insiste-t-il. Les enseignants « doivent pouvoir proposer des méthodes plus innovantes » et cela sera « valorisé  » dans le parcours de ceux qui s’y engageront. »

Dans les grandes lignes, on ne voit pas vraiment de différences avec ce qui a été fait précédemment excepté le discours. Najat Vallaud Belkacem s’adressait à la FCPE et à l’UNSA, ce qui lui aura peu servi sur le plan électoral. Blanquer s’adresse à ceux qui rêvent « d’un parti unique offrant des solutions pragmatiques pour libérer les énergies ! » en se payant le luxe de ne pas penser, ni agir  tout en conservant la satisfaction morale d’être le Bien et le Moderne (innovant et expérimental). Son discours pose clairement une approche managériale de l’école. Une école d’enfants cobayes qui doivent intégrer un socle  de compétences, d’enfants grandissant sous le prisme de l’évaluation continue pour mieux satisfaire le monde du travail. Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Ainsi, rassemblée derrière un seul homme, la communauté unie grâce au dépassement des clivages se met en marche… Au pas de l’oie.

Notes:

[1]  http://www.vousnousils.fr/2010/06/25/le-%c2%ab%c2%a0dictionnaire-des-eleves%c2%a0%c2%bb-est-sorti-255415

[2] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/06/25/97001-20100625FILWWW00460-un-dictionnaire-ecrit-par-les-eleves.php

[3]  http://m.leparisien.fr/val-d-oise-95/universite-de-cergy-le-president-appelle-a-voter-macron-les-etudiants-divises-04-05-2017-6917442.php

[4]  http://www.lyoncapitale.fr/Journal/Lyon/Politique/Elections/Legislatives-2017/Le-bad-buzz-d-Anissa-Khedher-candidate-En-Marche-dans-la-7e-circo

[5]  http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/06/07062017Article636324186430334186.aspx

[6]  https://www.youtube.com/watch?v=H3NkBv_hKvU

[7]  http://www.slate.fr/story/76744/metiers-a-la-con

[8] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2013/06/04062013Article635059299543391747.aspx

[9]https://www.acteurspublics.com/2015/09/17/jean-michel-blanquer-un-remede-a-l-engourdissement-de-l-etat-la-responsabilisation

[10]http://soseducation.org/nos-actions/communiques-de-presse/droit-de-reponse-a-larticle-inrockss-linterview-de-jean-michel-blanquer

[11]http://www.lexpress.fr/actualite/pour-macron-le-statut-des-fonctionnaires-n-est-plus-adapte-au-monde-tel-qu-il-va_1717356.html

[12]https://www.francebleu.fr/infos/elections/l-opposition-n-existe-plus-lance-sylvie-le-hir-lrem-annie-genevard-lr-en-lice-pour-la-5e-du-doubs-1497424156

 

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2 réflexions sur “L’école en marche

  1. Pascal Dupré dit :

    Une analyse très pertinente, une fois encore.
    L’expérience du dictionnaire de l’académie de Créteil est en effet emblématique de cette curieuse manière de gérer l’école.
    Natacha Polony l’avait épinglée à l’époque :
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2010/06/30/01016-20100630ARTFIG00728-un-dictionnaire-des-enfants-rattrape-par-les-prejuges.php
    avec d’autres exemples croustillants :
    « Plus gênant, la définition des mots «juif», «chrétien» ou «bouddhiste». Dans la version validée par les professeurs après délibération de la classe, on lit : «Juif, juive : nom commun. Ce sont des personnes dont la religion est le judaïsme. Ils ne croient qu’en un seul dieu. Exemple : Un juif va s’installer dans notre immeuble. » Pour «chrétien», l’exemple est : «Les chrétiens partent en croisade pour défendre le tombeau du Christ en Terre Sainte», étonnamment formulé au présent. Les bouddhistes, eux, sont censés croire en «le dieu Bouddha ». Les musulmans se voient gratifiés d’une définition précise, d’une origine et d’une étymologie, de même que le mot «ramadan», qui est défini comme un «mois de jeun (sic)» dans la version numérique. Grands absents du dictionnaire, les mots «république» et «laïcité». Le français, lui, n’est que la discipline scolaire, et pas la langue parlée en France. »

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