Les débats de la réforme 2: l’autonomie

Baguette magiqueL’autonomie des établissements scolaires devient un thème récurrent dans les débats scolaires. Par exemple, Emmanuel Macron souhaite davantage d’autonomie dans les collèges et les lycées et davantage de latitude aux chefs d’établissement dans le choix des enseignants lors des embauches ou des nominations. François Fillon souhaite également de l’autonomie, notamment sur les rythmes scolaires et entend donner plus d’autonomie au chef d’établissement dans le choix des professeurs. Ces derniers seraient embauchés en fonction de leur niveau d’adhésion au projet pédagogique d’établissement. Le choix des méthodes sera confié aux équipes pédagogiques. Benoît Hamon n’a pas encore directement abordé la question, mais il « a jugé positif le quinquennat en ce qui concerne l’école [1]» qui pose clairement les jalons du renforcement de l’autonomie des établissements scolaires. A priori, le Front de Gauche et le Front National y sont opposés, mais pour des raisons différentes.

–        Au Front de Gauche, c’est Marianne Nedij et Paul Vannier qui sont en charge de la rédaction du livret « Éducation ». Dans un article du 16 octobre 2015 dans l’Humanité, Paul Vannier expose son opposition à l’autonomie des établissements,  qui représente pour lui « la remise en cause du cadre national de l’école de la République, la soumission des enseignants aux logiques managériales et la  territorialisation du service public d’éducation.[2]» Le Front de Gauche s’oppose aux politiques d’autonomie.

–        Au Front National, la refondation de l’école semble plutôt passer par un renforcement du rôle de l’État, tant sur les péréquations financières entre établissements que sur la manière de faire cours en classe. En tant que telle, l’autonomie n’est pas abordée.

L’ensemble des autres candidats ne traite pas à proprement parlé de l’autonomie: Luttes ouvrières n’a pas de vision  sur le sujet puisque le parti considère que l’école souffre de problèmes généraux que seule une révolution sera résoudre. L’UPR ne traite pas de l’Éducation, qui n’est pas une prérogative présidentielle. Le sujet sera peut-être abordé pendant la campagne des élections législatives si l’UPR présente des candidats. Nicolas Dupont-Aignan n’aborde pas directement la question de l’autonomie dans son programme, mais le projet pour l’école est recentré sur le contenu de l’école et sur une vision nationale de l’école. Le NPA n’aborde pas la question. Son programme porte davantage sur la situation des enseignants précaires et la suppression des établissements privés. Jean Lasalle a une vision très territorialisée de la France. La mission de l’école est de « transmettre le savoir-faire, enseigner langue et culture, préparer à un métier ». S’il ne précise pas les conditions de fonctionnement de l’école, son approche semble très décentralisée et personnalisée aux envies de l’enfant. Si ce dernier s’ennuie à l’école, offrons lui le loisir d’aller travailler avant 16 ans. Enfin, Jacques Cheminade, qui a un programme sur l’éducation très complet souhaite pour les chefs d’établissement de lycée une grande autonomie d’initiative et d’innovation, mais toujours en lien avec l’Académie.
Ajoutons enfin que le sujet a le vent en poupe dans les milieux économiques et que  le MEDEF  « appuie à fond l’idée d’autonomie des structures scolaires, y compris dans le primaire et jusqu’à donner aux chefs d’établissement la possibilité de recruter leur équipe et de « construire leur budget.[3] »  Ajoutons enfin que le débat serait incomplet si on oubliait les « pédagogues autoproclamés », qui pensent eux aussi que l’autonomie est une bonne chose. Mais ils l’assimilent à une forme de démocratie locale participative au sein des établissements pour la différencier de l’autonomie prônée par le MEDEF, beaucoup plus pragmatique et claire.

Mais qu’est-ce que l’autonomie des établissements ?

L’autonomie signifie « droit de se gouverner par ses propres lois ». Un établissement autonome serait donc un établissement indépendant des autres éléments du système.

Le moins que l’on puisse dire est que la création d’un cycle 3 à cheval entre le primaire et le secondaire rend d’emblée difficile l’autonomie des établissements. Les écoles primaires et les collèges sont censés se caler les uns par rapport aux autres.

Les lois de décentralisation rendent également difficile la mise en place d’une autonomie des établissements.

En effet, la loi n° 82-213 du 2 mars 1982 et la loi n° 83-633 du 22 juillet 1983  instaurent un partage des compétences entre les différentes collectivités locales et l’État. Ce dernier  conserve la prise en charge de la mission d’enseignement et les collectivités territoriales deviennent responsables de la construction et du fonctionnement des établissements scolaires. Le chef d’établissement est le représentant de l’État et l’autorité exécutive du conseil d’administration de l’Établissement Public Local de l’Enseignement (EPLE).

Pour des raisons constitutionnelles, l’État ne peut pas décentraliser complétement le service public de l’éducation. En effet, la Constitution de 1958 rappelle que  « l’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État » en s’appuyant sur le 13ème alinéa du préambule de la Constitution de 1946 qui précise que « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État. »

Il convient de rappeler également que « jusqu’en 1963, la plupart des établissements d’enseignement n’avaient pas le statut d’établissement public administratif. Leur fonctionnement était pris en charge par les collectivités propriétaires des locaux qui recevaient des subventions de L’État pour la construction et l’entretien des locaux. A partir de 1963 et de la démocratisation de l’accès à l’enseignement du second degré, sont nés les établissements publics  nationaux (en particulier les CES). L’état prend alors en charge la construction de milliers d’établissements et  nationalise, à la demande des collectivités, les établissements existants. Il est donc intéressant de rappeler que, contrairement au mouvement enclenché au début des années 1980, c’est l’État qui, dans les années 1960, a aidé les collectivités locales à faire face à l’afflux des élèves dans le secondaire.[4] »

Le fonctionnement des EPLE est posé en 1985 à travers le décret d’août qui donne au conseil d’administration une autonomie pédagogique et administrative.  Le sujet est donc ancien.

En 2004, le rôle des collectivités territoriales est renforcé au sein des établissements scolaires : elles ont désormais la charge de l’accueil, de la restauration, de l’hébergement, de l’entretien technique des locaux et du personnel dont le travail consiste à assurer les missions désormais dévolues aux collectivités locales.

Mais l’autonomie a plusieurs facettes économiques et pédagogiques, aussi, la loi d’orientation de 1989 adopte la notion de « projet d’établissement », conforté en 2005, à travers la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, puis en 2013 avec la loi de refondation de l’école. Le projet d’établissement, élaboré selon le code de l’éducation par « l’ensemble des acteurs de l’école « ,  fixe les choix pédagogiques et les modalités de réalisation des objectifs et programmes nationaux. Ainsi, « Le projet d’établissement est principalement le fruit d’une concertation avec les équipes enseignantes réunies par le chef d’établissement afin de déterminer les pratiques pédagogiques nécessaires à sa mise en œuvre. Le code de l’éducation précise que le projet est adopté sur proposition du conseil pédagogique de l’établissement pour ce qui concerne sa partie pédagogique. Sont associés également à la définition du projet d’établissement la totalité des membres de la communauté éducative (personnels de direction, d’éducation, d’orientation, administratifs, techniciens, ouvriers de service, de santé et sociaux, parents d’élèves et élèves) ainsi que les partenaires extérieurs à l’établissement (collectivités territoriales, autorités académiques, entreprises, associations culturelles, centres d’orientation et d’information, autres établissements scolaires).

Donc, si on se doute bien que dans les faits les ouvriers de service sont peu sollicités, on constate que les acteurs de l’école deviennent de plus en plus nombreux et les établissements scolaires sont soumis à des pouvoirs de plus en plus variés, quand ils ne sont pas contradictoires. Les établissements sont pris entre les objectifs différents de plusieurs niveaux de responsabilité de l’État jusqu’au local, sous plusieurs domaines (public, privé et associatif), sous plusieurs catégories de métiers auxquels on ajoute encore les parents d’élèves et les élèves, notamment au lycée. Dans un tel contexte, on se demande qui est autonome. Soumis au désidérata des uns et aux intérêts des autres, nos établissements scolaires se portent-ils bien ?

Un premier bilan [5] de cette politique « d’autonomisation » des établissements notait déjà en 2006 la mise en concurrence des établissements :

–        Une concurrence entre établissements publics via le contournement de la carte scolaire.

–        Une concurrence entre public et privé.

–        Une concurrence entre lycées professionnels et apprentissage.

Ce bilan reconnait également un « effet établissement » et un « effet chef d’établissement». En d’autres termes, à environnement égal, les résultats des élèves peuvent beaucoup varier, en fonction des projets d’établissement. Ou pour être plus précis, car personne ne lit les projets d’établissement, les résultats varient beaucoup selon les exigences professorales, les contenus des cours et les trajectoires des élèves sur les niveaux supérieurs. C’est ce qui crée la fameuse réputation des établissements. On comprend aisément dans ces conditions le contournement de la carte scolaire !

Mais l’autonomie en marche depuis 1985 n’apporte aucun des résultats promis : les inégalités scolaires se creusent, le niveau académique des élèves s’effondre. Il faut donc expliquer ces échecs qui durent depuis maintenant trente ans ! Les causes sont donc toutes trouvées : le « harcèlement textuel » du ministère envers les chefs d’établissement ; une autonomie corsetée par l’absence d’autonomie financière ; l’impossibilité de développer des missions de recrutement et de gestion des ressources humaines au sein des EPLE.

Parallèlement, les enseignants se plaignent de classes de plus en plus hétérogènes dans lesquelles il devient difficile de faire un cours unique. Évidemment, lorsqu’il faut passer un trimestre à revoir les fondamentaux mathématiques en école intégrée d’ingénieur, ou que l‘on aide, en première année de licence, les élèves à retrouver le verbe dans une phrase, on comprend le désarroi des professeurs.  Ils sont face à des élèves qui n’ont pas le niveau scolaire attendu. Ce qui est cyniquement transformé par le ministère, les associations de parents d’élèves et les media par cette formule passe partout : « les élèves d’aujourd’hui ont changé. » Non, ils n’ont pas changé. Des années de « passe-dégage dans la classe supérieure » et de mensonges institutionnels quant à la réalité du niveau de savoirs, de connaissance et de capacité d’analyse de nos enfants envoient ces derniers dans des cursus pour lesquels ils ne sont pas intellectuellement et culturellement préparés. Clairement, l’école n’assure pas sa mission de service public d’instruction. Elle n’assure plus l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. Aussi nous dit-on que parce que nos enfants ont changé et parce que leurs cerveaux sont différents d’un territoire à l’autre, il faudrait pouvoir localement adapter l’enseignement. Outre le fait qu’il est bien présomptueux de considérer que les enfants de Ploubélec ont des besoins d’enseignement oh combien différents de ceux d’Aix en Provence et que jamais on ne nous explique le pourquoi de ces besoins de différenciation, la vraie adaptation dont on nous parle est une adaptation aux territoires, aux besoins économiques des territoires et pas aux enfants ! En effet, nous pouvons sérieusement douter du bien-fondé des approches différentes de la lecture par exemple selon que l’enfant grandisse sous les  embruns de l’Atlantique, dans l’air vicié de la capitale ou sur les hauteurs de nos cimes alpines.

D’ailleurs, à quoi ressemble l’autonomie dans les pays européens où elle existe ?

L’autonomie en Europe

En Suède, chaque enfant a un « chèque éducation » qui le suit toute sa scolarité et quiL'Europe de l'Education permet à ses parents de l’inscrire où ils veulent. Les enseignants et les directeurs sont embauchés et licenciés comme dans n’importe quelle entreprise suédoise. Le modèle est vanté en 2013. Puis l’échec est acté en 2015 ! Précarisation des enseignants, concurrence entre les établissements, baisse du niveau académique des élèves. Exit la Suède. Vive les Pays Bas. Les 2/3 des élèves y sont scolarisés dans des établissements privés. L’autonomie des établissements y est totale et les professeurs y sont rémunérés en fonction des performances des élèves. Les élèves ont un emploi du temps à la carte afin d’assurer un suivi personnalisé. Mais là aussi l’expérience est décevante. Les établissements qui pratiquent l’emploi du temps à la carte sont classés parmi les faibles ou les très faibles du pays. Et la mixité sociale recule dans les établissements [6] .  Si les parents étaient ravis [7], l’exemple n’est pas suffisamment concluant pour servir de modèle.   Les Pays Bas n’auront donc pas le succès de la Finlande dans nos media et les congrès internationaux et où ce sont les écoles et les communes  qui déterminent leur propre programme en accord avec les grandes lignes posées par l’État et le contexte local. Les professeurs ne sont pas recrutés, ils sont élus par « un conseil d’école composé de cinq parents, un représentant des enseignants, un représentant des autres catégories de personnel et au moins un représentant des élèves (âgé de plus de treize ans et ne se prononçant pas sur les questions relatives au recrutement des enseignants). Il faut souligner que la ville n’est pas représentée au sein du conseil de l’école, au nom de l’autonomie de cette dernière et de ses responsabilités en termes de gestion du budget et de l’enseignement dispensé; ou  un conseil de direction comprend des représentants des personnels, des élèves (leurs représentants de lycée étant âgés de plus de 18 ans) et des parents d’élèves. A Helsinki, tous votent pour le recrutement des enseignants et les conseils de direction sont composés de cinq parents d’élèves, deux professeurs, deux élèves et un représentant des autres membres du personnel. [8] »  Mon article sur la Finlande démontrait qu’il n’y avait pas de miracle finlandais et que l’école finlandaise n’était pas excellente, loin s’en faut.[9]

Donc, à moins de croire que nos représentants élus sont des imbéciles, il est probable que l’autonomie des établissements scolaires n’ait pas pour objectif l’amélioration des résultats scolaires des élèves pas plus qu’une réduction des inégalités scolaires mais plutôt un désengagement de l’État du service public de l’Éducation et un changement de statut des enseignants, qui de fonctionnaires, deviendraient des  employés de droit commun.

Quelles conséquences sur le terrain ?

Sur le plan strictement gestionnaire, à quoi sert le statut des enseignants ? Leur statut de fonctionnaire les protège de toute pression locale. Le programme national, au-delà de toutes ses nombreuses imperfections, permet aux professeurs de résister à toute demande partisane ou répondant à des intérêts particuliers. En terre catholique par exemple, les parents pourraient chercher à imposer la lecture de Montherlant ou de Claudel tandis qu’en terre de tradition anticléricale, les parents chercheraient à en interdire la lecture. Là où prédomine l’agriculture, nul besoin d’étudier le fer ou l’acier, quand l’étude des plantes deviendraient secondaires non loin des hauts fourneaux. C’est parce qu’ils sont fonctionnaires d’État que les enseignants conscients de leurs rôles peuvent encore assurer leur mission d’instruction et qu’ils ne sont pas prêts à troquer des cours de biologie contre des journées de lutte contre les MST, les addictions et la semaine du b.a-ba de la nutrition, quand bien même les MST, les addictions et l’obésité seraient des problèmes sociaux majeurs sur la commune où ils enseignent. Nos enfants ne sont pas du bétail à traiter mais des humains à instruire.

Déjà, depuis 2005, la loi prévoit la réalisation d’expérimentations pédagogiques. En 2017, les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires rendent obligatoire l’expérimentation pédagogique, si l’ on peut dire.

Une ministre à la rencontre de ses élèvesLe 17 mars 2017, la ministre de l’Éducation Nationale se rendait à Orthez pour découvrir un projet pédagogique innovant, un EPI Français-Anglais  niveau 5ème  dans lequel il fallait, pour pouvoir démarrer dans de bonnes conditions, décorer la salle d’anglais en classe de Poudlard, créer une page du projet sur le site internet de l’école et prévoir un budget conséquent d’impression couleur.

Donc, « Harry potter accueille à Poudlard sa correspondante de Beauxbâtons Fleur Delacour pour un tournoi de Quidditch mais elle ne parle pas un mot d’anglais. Aide-la dans son parcours pour rejoindre Harry. Pour chaque activité réussie, elle recevra un label des quatre maisons. » [10] Donc, les élèves ont réalisé pendant plusieurs mois des sketchs, créé des gifs,  imprimé des portraits, emballé des bonbons avec des énigmes, utilisé plein de logiciels et peut-être étudié un peu le français et l’anglais. Les deux enseignantes ont été reçues à l’Élysée au mois de décembre, non pour vanter les qualités linguistiques du projet et les progrès en anglais et français de leurs élèves, mais pour vanter leur expertise sur les atouts des technologies numériques au service de la pédagogie.[11] Puis la ministre est venue admirer le travail en mars en participant à un tournoi de Quidditch  puis a offert aux élèves méritants des baguettes magiques ! Ils se sont peut-être bien amusés, mais est-ce le rôle de l’école?

Quel rapport avec l’autonomie des établissements ?

Pourquoi cette expérience d’enseignement pratique interdisciplinaire a-t-elle été réalisée à Orthez et pas à Rueil-Malmaison?

Il semblerait qu’à Orthez, les élèves n’aient pas besoin d’être instruits.  Ce territoire en pleine mutation économique est constitué d’un pôle chimie qui doit évoluer pour subsister et d’activités artisanales et agricoles. L’importance de l’économie sociale et solidaire laisse entendre que les postes recherchés ne sont pas très qualifiés. On comprend pourquoi c’est à Orthez  et pas à Rueil-Malmaison que les élèves apprennent le Quidditch en lieu et place de l’anglais. A Orthez, on n’a pas besoin de pousser très loin son niveau en anglais dans la mesure où l’avenir des enfants sur place est censé être l’artisanat ou la chaudronnerie. Pourquoi investir dans l’instruction ? Rueil-Malmaison est à deux pas de la Défense, on ne rigole pas avec l’instruction des futurs cadres internationaux.

Imaginez maintenant que le recrutement des enseignants se fasse déjà directement par l’établissement. Imaginez que vous soyez professeur d’anglais et que vous deviez postuler à Orthez. Imaginez que vous preniez votre métier et vos élèves au sérieux et que votre objectif soit d’instruire vos élèves. Que répondre au directeur-recruteur lorsqu’il vous parlera de vos projets innovants intégrant le numérique et le cirque ? Il est consternant de constater que les parents n’aient pas manifesté de mécontentement face à cette farce d’enseignement. Rappelez-vous, en Finlande, ce sont les parents d’élèves qui élisent les professeurs  recrutés. Que faire s’il faut se déguiser en clown pour obtenir un poste ? Pour l’heure, les professeurs sont encore un peu protégés par leur statut de fonctionnaire. S’ils souhaitent faire n’importe quoi pour obtenir la sympathie d’une ministre, ils le peuvent malheureusement, mais ceux qui souhaitent travailler sérieusement peuvent encore un peu le faire (même si je ne nie pas que les bâtons dans les roues s’amoncellent). Mais demain ? Le recrutement en local par des équipes locales pour s’adapter à un contexte local marque en fait la fin de la liberté pédagogique de l’enseignant.

De plus, qui peut croire sérieusement que des parents désireux de voir leurs enfants instruits et cultivés se préparer à faire des études laisseraient ces derniers se déguiser en Harry Potter et jouer au Quidditch en classe ? On voit bien l’effet pernicieux de « l’effet établissement » : qui dit innovation dit cobaye. Quel parent soucieux du bien-être intellectuel et culturel de son enfant le laisserait entre les mains d’innovants pédagogistes autoproclamés ?  D’ailleurs, monsieur Hamon ne prône pas la mixité dans le public mais demande au privé d’accueillir des élèves pour promouvoir la mixité dans des établissements  jugés sectaires ! C’est-à-dire, au-delà des éléments de langage, d’accueillir les élèves pauvres mais méritants du public afin de les éloigner du Quidditch et autres innovations pédagogiques. Innovations soutenues par la ministre, venue en personne applaudir des élèves chevauchant des balais. Le pouvoir de fascination d‘Harry Potter sur les enfants n’est-il pas suffisamment puissant pour que l’école s’abstienne d’en faire la publicité ? Pendant ce temps, l’établissement privé de ma commune participe au projet Parabole lancé par le CNES et dix élèves vont réaliser des expériences en condition d’apesanteur avec des chercheurs et des pilotes. Apesanteur.jpgC’est cela l’autonomie des établissements : des scolarités différentes selon les territoires et les écoles. Ne doutons pas que ceux qui pourront inscrire l’expérience Parabole sur leur CV seront pris plus au sérieux que ceux qui inscriront avoir reçu une baguette magique des mains d’un ministre, même arborant une cape noire!

Ainsi, cette expérience désastreuse d’enseignement pratique interdisciplinaire est une belle préfiguration de ce qui attend les élèves : un vrai grand bond… en arrière. Car cette situation a déjà existé et est fort bien décrite par Marx et Engels. Dans les textes réunis que l’on peut lire dans Critique de l’éducation et de l’enseignement, ils montrent comment le monde économique en Angleterre répugne à l’instruction des enfants. Par exemple, « On trouve des arguments supplémentaires à ce sujet dans le discours de Senior au congrès sociologique d’Édimbourg en 1863. Il y démontre, entre autres, combien la journée d’école prolongée, unilatérale et improductive des enfants des classes moyennes et supérieures augmente inutilement le travail des instituteurs, « en faisant non seulement perdre sans fruit aux enfants leur temps, leur  santé et leur énergie, mais encore en les ravageant de manière absolument nocive ».[12] » L’idéal était selon ce grand chercheur de mettre les enfants à l’école une partie de la journée et au travail, l’autre partie. L’enfant était plus frais et dispo après une bonne demi-journée de labeur ! « Les ouvriers des mines réclament, comme dans les fabriques, une loi pour l’instruction obligatoire des enfants. Ils déclarent que les clauses de la loi de 1860, qui exigent un certificat de scolarité pour l’emploi de garçons de dix à douze ans, sont parfaitement illusoires.[13] » En effet, pour embaucher un enfant, il fallait démontrer qu’il était aussi scolarisé. Or, le temps de travail n’était pas compatible avec les heures scolaires. On proposa des cours du soir (après une bonne journée de travail !) mais il n’en existait pas et tout le monde reconnaissait que les enfants étaient fatigués le soir. Bref, les ouvriers des mines demandaient l’intervention du Parlement afin que les chefs d’entreprise de l’époque respectent la nécessaire instruction des enfants ouvriers. Mais le Parlement rechigne. Peut-on vraiment avoir un droit particulier pour les enfants des mines ? Sont-ils différents des autres enfants ? Ce texte montre combien l’intérêt des entreprises est d’obtenir en fait une main d’œuvre à bas coût et pas une main d’œuvre instruite ! A l’heure où l’enseignement professionnel disparaît au profit de l’apprentissage ou la pression sur l’âge légal du travail est plutôt à la baisse et où les associations de parents d’élèves pointent du doigt des journées trop longues et trop denses, les textes de Marx et Engels devraient retentir telle une alarme. Si l’autonomie des établissements scolaires placent ces derniers sous des intérêts locaux et économiques, nul doute que la place de l’entreprise fera reculer le poids des disciplines. A un enfant qui se plaignait cette année de ne plus avoir assez d’heure de grec, un inspecteur d’académie répondit : « Mais à quoi sert le grec ! »[14] avant de conclure un peu plus tard « Franchement, est ce que tu utilises le théorème de Pythagore tous les jours? » Notre monde est- il si simple, sans défis et sans danger, l’être humain est-il devenu un joyeux bétail pour que l’on troque les savoirs et connaissances humaines, ainsi que tous les outils d’analyse qui les accompagnent par des jeux et de la magie dans les collèges de province ? L’école serait-elle devenue le nouvel opium du peuple, l’autonomie, son bras armé ?

Ecole opium du peuple

Notes:

[1] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/01/30012017Article636213564668942245.aspx

2 http://www.humanite.fr/pour-une-critique-de-gauche-de-la-reforme-du-college-586991

3 http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/12/15122016Article636173823693356144.aspx

4 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/074000125.pdf

5 http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/05/05052015Article635664068906387108.aspx

6 http://fr.euronews.com/2014/07/11/education-aux-pays-bas-entre-excellence-et-segregation

7http://geopolis.francetvinfo.fr/bureau-bruxelles-france2/2016/04/26/pays-bas-lecole-a-la-carte.html

8 https://www.senat.fr/rap/r09-399/r09-3994.html

9 https://educationenquestionblog.wordpress.com/2016/11/18/le-miracle-finlandais/#more-737

10 https://spark.adobe.com/page/eOPoC/

11 http://www.sudouest.fr/2016/12/15/orthez-deux-enseignantes-recues-a-l-elysee-par-le-chef-de-l-etat-3029749-4329.php

12 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_education_enseignement/critique_enseignement.pdf- p 164

13 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_education_enseignement/critique_enseignement.pdf-p 176

14 Témoignage anonyme d’un parent d‘élève. Depuis que les professeurs sont fichés par leur hiérarchie, l’anonymat progresse.

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