Derrière la bienveillance scolaire

Débats et polémiques.jpgDe nos jours, les polémiques ont remplacé les débats. Cela ne mange pas de pain et permet de faire croire qu’il y a des débats. Et dans une démocratie, c’est important.  L’école est visiblement un champ particulièrement propice à la polémique et la rentrée nous a offert un festival de disputes : Des lois naturelles de l’enfant à la libération de notre cerveau (Libérez votre cerveau) en passant par l’amour de la France grâce à l’amour de l’histoire de Lorànt  Deusch[1], la mise au pilori des assassins de l’école et les échanges assassins entre accusés et parents de victimes, l’école n’a jamais quitté l’actualité depuis septembre.

Bernard Pivot invitait jadis Fernand Braudel, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Claude  Levis-Strauss, notre rentrée s’est faite autour de Céline Alvarez, Idriss Aberkane et Lorànt Deutsch ! Faut –il croire qu’il en est des intellectuels comme des régimes et que nous subissons ceux que nous méritons ? Nous pouvons aussi réfléchir au sens des succès littéraires de ces nouveaux auteurs et au soutien populaire et journalistique de personnes qui s’auto proclament « experts ».

Savoir, croyances et erreurs.

Depuis le terrible massacre perpétré dans les locaux du journal  Charlie Hebdo et dans l’Hyper casher, l’école s’est vu confier une nouvelle mission : lutter contre le terrorisme. Les textes officiels insistent sur l’importance du développement de l’esprit critique et sur la différence supposée entre savoir et croyance. Philippe Meirieu, dans un article du Café pédagogique daté de février 2016  développe une « pédagogie de la laïcité »  qui discriminerait le « savoir » et le « croire ». (Monsieur Meirieu aime beaucoup substantiver les verbes.) Comme la pensée de Monsieur Meirieu irrigue les ESPE (École Supérieure du Professorat et de l’Éducation) et le ministère de l’Éducation Nationale, je partirai  de cet article pour développer mon propos. Sans y passer trop de temps, selon monsieur Meirieu, le « croire », évidemment religieux, relève de l’opinion personnelle et le savoir est « ce qui fait appel à la démonstration rationnelle acceptable et partageable par tous ». [2] Afin de ne pas opposer des croyances à des croyances,  toujours selon monsieur Meirieu dans l’émission Répliques du 08 octobre 2016, le professeur se doit de donner aux enfants les moyens de vérifier ce qu’il dit. C’est Ferdinand Buisson qui amènele-faisan à ses élèves un faisan empaillé car les élèves ne peuvent croire l’enseignant sur parole. Outre le fait que monsieur Meirieu ne prend pas la peine de démontrer rationnellement et de manière acceptable pour tous, ces assertions, il est possible de se tromper de manière scientifique. Le cas de Christophe Colomb est à ce titre un cas d’école : il se trompe de route, il se trompe dans les distances à parcourir, il se trompe dans les dimensions de l’Asie et pourtant il accoste. Certes, il n’accoste pas aux Indes, mais il n’en saura jamais rien.  Messieurs Eisntein et Infeld nous rappellent d’emblée, dans leur livre, l’Évolution des idées en physique qu’«il ne faut pas toujours se fier aux conclusions intuitives basées sur l’observation immédiate, car elles conduisent parfois à des fils conducteurs trompeurs. »[3] Voir, ce n’est pas savoir. Or, comment discriminer, à l’école,  ce qui est intelligent de ce qui ne l’est pas, quand  les adultes se passionnent collectivement pour des discours insignifiants et faux?

Lois naturelles et neurosciences

Entre truismes et mensonges

Car comment nommer autrement  les succès médiatiques de Céline Alvarez et Idriss Aberkane ? La première, sortie de nulle part, a obtenu un rendez-vous avec un conseiller de L. Chatel, alors ministre de l’Éducation Nationale et le droit de transformer pendant trois ans des élèves de maternelle en rat de laboratoire avec le consentement de l’institution et des parents d’élèves. Or que nous apprend-elle ? Elle nous explique que les enfants ont un cerveau avec des milliards de connexions synaptiques. Les adultes doivent être exemplaires. Il faut montrer, démontrer et faire faire plusieurs fois pour que l’enfant apprenne. Il faut aussi mélanger les âges des enfants parce que dans la nature on ne vit pas par classe d’âge. Et il faut aimer les enfants, prendre le temps de suivre leur rythme et être attentivement présent auprès d’eux pendant leurs apprentissages. A moins d’avoir vécu éloigné des hommes ces 30 derniers siècles, nul ne trouvera nouveauté dans ce discours, excepté peut-être, la découverte des synapses qui ne sont connues que depuis la fin du 19ème siècle ! Pourquoi ces truismes  passent-ils pour révolutionnaires ?

la-puissance-du-cerveau

De son côté, Idriss Aberkane sort de toutes les grandes écoles et universités anglo-saxonnes possibles. Il a travaillé et obtenu trois doctorats en trois ans quand il faut généralement trois ans minimum pour parvenir à terminer un doctorat ! Et non content d’être enseignant-chercheur à l’École Polytechnique, il a créé trois entreprises et donné plus de 160 conférences dans le monde. Dans un monde sensé,  ce monsieur avec son CV peu crédible quand on connait les exigences académiques n’aurait pas accès à un seul entretien d’embauche. Chez nous, il a accès à tous les plateaux télévisés et il se propose de révolutionner l’école, « ce grand buffet à volonté de connaissances » qui oblige l’enfant à tout ingurgiter sous peine de sanction : la mauvaise note !

L’élève performant

Le point commun entre ces deux personnes est qu’elles accusent l’école de brider l’intelligence des enfants forcément immense et prometteuse et qu’elles promettent, grâce à leur méthode, de rendre les élèves performants. Un élève passé entre les mains de madame Alvarez peut avoir jusqu’à deux ans d’avance sur la norme en lecture et en calcul ! Comment ? Ils sont autonomes, libres de choisir leur travail, motivés grâce à un matériel attrayant et c’est le matériel qui dénonce l’erreur (« non, je n’ai pas réussi à mettre le bouton dans la glissière » se dit l’enfant passionné par le boutonnage d’une chemise, parce que c’est une activité passionnante quand on a trois ans, et il recommence, motivé par l’apprentissage.) Et ce matériel qui propose des conditions d’exactitude et de contrôle permet à l’enfant d’optimiser son apprentissage. Je ne suis pas certaine que Maria Montessori eut applaudi  ce langage managérial mais ce que je remarque est que l’enfant progresse sans l’enseignant. Chez Idriss Aberkane, c’est la même chanson : de manière naturelle, les mammifères jouent pour apprendre. Or nous sommes des mammifères.  Il faut donc développer les approches par le jeu parce que tout homme épanoui est productif, donc, quand on vise la productivité, on vise l’épanouissement et réciproquement.

Plaisir, épanouissement, jeu, joie et performance : bref, l’esprit new-âge adapté au monde managérial.  Rien de nouveau sous le soleil.

Une école sans professeur

Depuis les années 60, le professeur n’a pas le vent en poupe. « L’affaire Lorànt Deutsch » est à ce titre intéressante : deux professeurs d’histoire-géographie à Trappes refusent d’amener leurs élèves à une conférence- spectacle du comédien sur l’histoire. Le but affiché de ce spectacle était de donner aux élèves la passion de l’histoire. Les professeurs opposés à sa venue ont expliqué que leur mission n’était pas de développer des passions chez leurs élèves mais de faire « comprendre le passé par une étude critique et dépassionnée. » Cette histoire,  insignifiante en elle-même est devenue polémique nationale : les professeurs n’avaient- ils pas tort ? De longs débats sur la liberté d’expression ou encore le fait que l’on apprend aussi en dehors de l’école animèrent la France pendant dix jours au moins. Il est quand même étrange qu’en France, on ne fasse pas la différence entre un amuseur public et un enseignant. Les parents sont libres d’amener leurs enfants à tous les spectacles qu’ils veulent mais à quoi bon aller à l’école si vous y faites ce que vous pouvez faire seul par ailleurs ? Seul, sans enseignant. 

Sugata Mitra, enseignant en technologie éducative à l’université de Newcastle upon Tyne, en Angleterre développe depuis vingt ans des espaces d’auto-apprentissage (SOLE), où les enfants apprennent par eux-mêmes. Il encastre des ordinateurs dans le torchis de maisons des bidonvilles et parie sur la curiosité des enfants pour attirer leur attention et leur permettre d’apprendre de manière ludique et autonome. Et ça marche !  Les enfants apprennent, l’éducation émerge, c’est prouvé, les professeurs ne servent à rien. Monsieur Mitra fait de l’Aberkane/Alvarez sans le savoir depuis vingt ans ! Et où cela nous mène-t-il ? À des enfants abandonnés dans les quartiers les plus pauvres de la planète plantés devant des ordinateurs encastrés dans des murs. Bizarrement, il ne vient à l’idée de personne de se demander si ces enfants ne se seraient pas mieux dans des écoles et s’ils n’apprendraient pas mieux au contact d’adultes savants. On ne compare jamais non plus les qualités d’apprentissage entre l’enfant seul face à un matériel attrayant et l’enfant instruit par un enseignant bienveillant. De manière un peu provocatrice, quel est le pourcentage d’élèves qui obtiennent des places dans les grandes écoles et les doctorats universitaires issus des écoles Montessori et autres écoles « alternatives » ? Car le but de l’école est bien de préparer les enfants à faire de brillantes études, non ?

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Non. Monsieur Mitra en est persuadé : l’école a beau être bien, elle n’est plus adaptée parce que les salariés d’aujourd’hui n’ont plus besoin de savoir écrire à la main ou de savoir compter, mais ils ont besoin de savoir trier de l’information pertinente. L’école n’est donc pas ce lieu où l’on instruit un être humain mais ce lieu où l’on formate de futurs employés. Surtout les enfants pauvres. Madame Alvarez n’a pas mené son expérience avec des enfants des classes sociales supérieures, mais en zone d’éducation prioritaire soumise à un plan violence. Monsieur Mitra n’a pas encastré non plus ses ordinateurs  dans les murs de Cambridge ou d’Oxford mais dans des bidonvilles indiens. Aux États-Unis un lycée public de Miami faute d’enseignants a  remplacé ces derniers par des ordinateurs. Les élèves ne vont plus en classe mais dans le Lab.  Et là encore, le lycée ne scolarise pas les enfants des classes supérieures. Les enfants de pauvres n ‘ont pas à être instruits, ils doivent être adaptés au travail qui les attend. Quel progrès depuis le 19ème siècle !

Évidemment, on comprend que les discours enthousiastes sur le génie de l’enfance et ses capacités auto-apprenantes flattent l’égo meurtri des parents par tant de mauvaises notes et d’échec scolaire. L’enfance fantasmée, idéalisée devient une valeur refuge pour faire face à la complexité perçue du monde et aux nombreuses frustrations de l’adulte. Alain Ducousso-Lacaze, Professeur de Psychopathologie clinique à l’Université de Poitiers parle de « mythe moderne de l’enfance » alimenté par les sciences humaines qui sont en retour également alimentés par ce mythe. « L’enfant devient un objet de sciences, donc on pourrait croire que le discours est totalement rationnel, et pourtant, il contient du récit et du mythe. »[4] En d’autres termes, savoir et croyance se mélangent, le débat est ailleurs.

Organiser le débat scolaire autour des méthodes d’optimisation des  potentiels enfantins idéalisés permet d’éviter la question qui fâche : l’emprise de la pensée économique sur nos vies qui réduit les hommes à de simples agents économiques au service des puissants. Ainsi, sous le sourire extasié de Céline Alvarez se cache la destruction de l’école, celle de la transmission du maitre à l’élève ; ce maître qui pensait que ce qu’il savait avait suffisamment d’importance  pour être transmis et enrichir l’élève. Le rêve de nos sociétés : un enfant augmenté, optimisé, performant au service de nos moyens de production. Sous couvert de sciences et de bienveillance se dessine clairement un projet d’adaptation des hommes aux désirs de quelques-uns, ceux qui possèdent les moyens de production et donc les moyens de faire travailler les autres. L’acceptation enthousiaste et le dévouement coupable de ceux qui pensent l’école pour rendre nos enfants conformes à des normes managériales nous indiquent clairement que ni l’intelligence, ni l’esprit critique ne se décrètent et que la route est longue pour le parent qui souhaite simplement instruire son enfant dans l’espoir de le voir devenir un jour un adulte lucide.

cc

[1] Le comédien a annulé une conférence- spectacle  destinée à des collégiens de Trappes, après le refus de deux professeurs d’histoire de participer avec leur classe.

[2] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2016/02/19022016Article635914645011723844.aspx

[3] Page 10- L’évolution des idées en physique- Eisntein/ Infeld- pbp

[4] Alain Ducousso-Lacaze, Professeur de Psychopathologie clinique, Université de Poitiers. Intervention Rencontres Foucault- 2015.

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4 réflexions sur “Derrière la bienveillance scolaire

  1. Pascal Dupré dit :

    Trés juste.
    Et madame Coffinier a beau s’en réjouir dans son communiqué de presse : « Le fort développement des écoles indépendantes, malgré la crise économique et les menaces de réforme de leur cadre juridique, est indéniablement une bonne nouvelle. Les enfants sont variés. Inutile de vouloir les couler dans un moule unique.
    Ils ont besoin de pédagogies et de styles éducatifs différents. Faire réussir tous les enfants, en leur permettant de cultiver leurs atouts propres : telle est l’ambition des écoles indépendantes ! En 2016, nous n’avons pas besoin de clones mais d’hommes et de femmes accomplis, solidement enracinés dans notre culture française, et la tête dans les étoiles à inventer un monde de demain plus juste et plus responsable.
    Les écoles indépendantes sont le cadre éducatif propice au développement de la créativité, de l’inventivité, de l’intégrité intellectuelle, de la générosité et du courage dont notre société a tant besoin. »

    Cette destruction de l’école publique n’est nullement la garantie de contenus d’enseignement émancipateurs et de méthodes rationnelles. Sans cette garantie, les écoles salafistes, tout comme les écoles LGBT, ont un bel avenir devant elles.

    Pascal Dupré

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  2. bcadh dit :

    Je ne crois pas qu’il y ait à ce jour beaucoup d’écoles salafistes ou LGBT (?), mais je crois que l’enseignement ne consiste pas uniquement à développer des aptitudes cognitives. Je crois aussi que l’espace commun ne peut se construire sans culture générale et sans lien avec les disciplines scolaires qui donnent matière et méthode aux raisonnements. Ensuite, chacun est libre de suivre la route qu’il pense être la sienne. Cordialement.

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  3. Pascal Dupré dit :

    Je voulais juste souligner, en prenant ces deux exemples antagonistes et très minoritaires, que le risque de « faire entrer les enfants dans un moule » n’était pas fatalement lié à l’idée d’instruction publique mais avant tout à la non-transmission, comme vous l’écrivez si justement, d’une « culture générale en lien avec les disciplines scolaires qui donnent matière et méthode aux raisonnements. » Tout le reste n’est que de l’enrobage.
    Cordialement

    J'aime

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