Le parcours Avenir

grues-de-constructionAprès le parcours à l’éducation culturelle et artistique, dont j’ai parlé il y a deux semaines,  les élèves traversent un autre parcours : le parcours Avenir.

Ce parcours a pour objectif d’aider l’orientation des élèves en leur permettant de découvrir différents métiers ainsi que les filières scolaires puis de formations qui y mènent ; de connaître l’environnement économique local ;  et de donner aux élèves le sens de l’initiative et de l’engagement.

« Le parcours Avenir se fonde sur l’acquisition de compétences et de connaissances relatives au monde économique, social et professionnel, dans le cadre des enseignements disciplinaires et des formes spécifiques d’enseignements diversifiés, tels, l’accompagnement personnalisé au collège et au lycée, ou les enseignements pratiques interdisciplinaires au collège ou encore les périodes de formation en milieu professionnel dans la voie professionnelle »[1]

Quand l’école devient un chantier d’insertion

L’institution scolaire abandonne ici sa fonction sociale d’instruction et d’éducation pour adopter celle des structures d’insertion par l’activité économique et des politiques d’insertion professionnelle. L’Éducation Nationale fait sienne la pensée de Bertrand Schwartz et de la philosophie des Missions Locales.

Le rôle des missions locales.

Les missions locales sont des associations qui accueillent des jeunes de 16 à 25 ans sans travail et bien souvent en grande difficulté. Ces associations informent les jeunes de leurs droits, des dispositifs  existants pour les aider à passer le permis, trouver un toit, se nourrir, se soigner… se former et trouver un emploi. Elles travaillent avec les jeunes qu’elles accueillent à la réalisation de parcours d’insertion professionnelle à travers :

  • Un diagnostic sur les compétences.
  • La création d’un parcours à travers la connaissance du tissu économique local et des formations disponibles.
  • La redynamisation des jeunes afin de développer le sens de l’initiative et de l’engagement.

Le cœur de la problématique des jeunes suivis est bien souvent l’absence de qualification ou l’obtention de diplômes peu réclamés par les entreprises.

Le parcours Avenir est peu ou prou un copier-coller des parcours d’insertion professionnelle conduits par les missions locales.

Or, les missions locales ont une expérience de presque 40 ans, du personnel dédié et formé à l’insertion, des partenariats locaux de longue date et des budgets dédiés, puisque les missions locales, bien qu’associatives, ont une délégation de service public. Rien de tel au sein des établissements scolaires.

Les critiques de ce modèle.

Il n’est pas question ici de discuter de l’utilité des missions sociales des associations qui œuvrent dans l’insertion mais plutôt de l’idéologie qui les  sous-tend.  D’abord elle reporte sur l’individu la responsabilité de son inactivité professionnelle et de son inemployabilité en dehors de tout contexte économique. Dans son livre  La naissance de l’employabilité Serge Ebersold note bien l’émergence de la territorialisation et de l’individualisation des politiques de gestion du non-emploi ainsi que le glissement d’une approche éducative à une approche de qualification dans les années 80. Les valeurs du travail, ses normes et ses exigences ont envahi la vie quotidienne des demandeurs d’emploi, encouragés à devenir des professionnels de la recherche d’emploi et des commerciaux d’eux-mêmes. Au bout de la chaîne: l’inemployable. Ce dernier est à l’emploi ce que le décrocheur est à l’école, à ceci près que «l’’inemployable » se trouve orienté vers des voies de garage spécifiques (activités précaires ou marginales d’utilité sociale) et que le décrocheur est appelé à raccrocher afin de ne pas quitter l’école sans qualification, et a minima, sans ces fameuses compétences qui fondent l’employabilité[2] :

  • Savoir travailler en équipe.
  • Être efficace, c’est-à-dire coller aux exigences des employeurs et des marchés.
  • Être organisé, c’est-à-dire gérer son temps, formaliser ses démarches, rendre compte.
  • Maîtriser les techniques de management.
  • Maîtriser les enjeux institutionnels.

Le chômage devient un problème personnel de manque de qualification. Or la qualification ne crée pas l’emploi, ni l’activité économique: se rendre conforme aux besoins des entreprises ne garantit donc pas d’obtenir un emploi.

Le monde professionnel : divers et mouvant

L’adaptation au « monde du travail » pose également un problème de taille: ce dernier n’est  pas homogène.

Selon l’INSEE, en 2014, 16% des salariés travaillaient dans le service public, 11% de la population active n’est pas salariée. De plus, il existe des micro-entreprises, des petites entreprises, des moyennes entreprises et des grandes entreprises. Certaines ont des activités locales, d’autres internationales. Elles peuvent être issues du secteur agricole, du secteur industriel ou du  secteur des services, aucun des trois n’étant non plus homogène. Il est évident qu’un futur agriculteur bio produisant au sein d’une micro-entreprise n’a pas besoin des mêmes compétences, ni même des mêmes savoirs que le cadre dédié aux fonctions supports de la logistique au sein d’un groupe international. Il est certain que dans le cadre de leur travail, aucun des deux n’a besoin de maîtriser toutes les subtilités de l’algèbre, de connaître la bataille de Qadesh, de s’émerveiller devant les sculptures grecques ou de réciter par cœur l’Albatros.  Cette réalité est déjà un casse-tête pour Pôle-Emploi et ses conseillers d’insertion qui doivent faire l’interface entre une réalité économique qu’ils ignorent et des profils de métiers qu’ils ignorent tout autant. Pas facile de répondre à une entreprise qui cherche un dessinateur-projeteur spécialisé en fluides Cvc, ni de conseiller un demandeur d’emploi  qui se présente comme « clapotiseur.[3] » Imaginons alors la difficulté pour les enseignants dont ce n’est absolument pas le métier que de participer au parcours Avenir et d’en assurer le suivi.

Ancrer le parcours avenir dans les disciplines de la classe[4]

C’est ainsi qu’il est demandé aux enseignants de participer à l’élaboration de ce parcours à travers des activités pédagogiques comme les EPI, de développer des stratégies pour développer les liens entre les disciplines et le parcours avenir. Le français peut ainsi servir de support pour la rédaction d’une lettre de motivation ; la géographie peut permettre à l’élève de se repérer sur le territoire dans sa recherche de stage…

Est-ce le rôle des disciplines scolaires ? Est-ce donc la plus-value de l’école que d’apprendre à rechercher un stage à travers le français ou la géographie ?

De plus, lier parcours scolaire et parcours professionnel, n’est-ce pas réduire les missions de l’école à de l’insertion ? Ne peut-on construire son parcours scolaire uniquement en fonction de ses goûts scolaires ou d’un certain réalisme quant à ce que l’élève peut réaliser ou pas ?

Qu’est- ce qu’une discipline scolaire ? maths-et-calcul

Selon Patrick Matagne, maître de conférences à l’Université de Poitiers/ ESPE Poitiers Charente, « une discipline scolaire est une forme historique plus ou moins reliée à des pratiques et à des savoirs de référence […], elle renvoie souvent à plusieurs disciplines universitaires. Par exemple, le français renvoie à la linguistique, à l’étude de la littérature, à la sémiologie, entre autres.[5] » Pour Alain Beitone[6], professeur de sciences économiques et sociales et l’un des auteurs du blog Démocratisation Scolaire-fr, ces savoirs de références sont la base de la légitimité professorale, ce qui permet au professeur de répondre aux nombreuses objections de ses élèves en s’appuyant sur des savoirs approuvés par une communauté savante. De plus, c’est la maîtrise de ces savoirs de référence qui permettent de développer l’esprit critique du professeur et par là même celui de ses élèves. Le professeur va mobiliser ses connaissances pour aider l’élève à sortir des lieux communs, à condition d’avoir des connaissances à mobiliser. Sinon, le professeur ne fait que débattre avec ses élèves de banalités entendues à la radio. Professeurs et élèves sont donc à égalité, ce qui n’a aucun intérêt. Or les professeurs sont sommés au grè des réformes d’aborder de plus en plus de sujets, du développement durable au terrorisme, en passant par la présentation des métiers et la construction des parcours sur lesquels ils n’ont aucune compétence et peu de savoirs de référence à mobiliser. Honnêtement, combien de professeurs peuvent expliquer à leurs élèves la différence entre sunnismes et chiismes, entre un soufi, un yazidi, un cheiki ou un ahmadi ou le développement de la nébuleuse islamiste depuis une trentaine d’années ?

La discipline scolaire n’a donc pas intérêt à être instrumentalisée à des fins qui ne relèvent pas de l’appropriation des savoirs.

Savoirs et marché de l’emploi

A l’inverse, ces savoirs issus des disciplines scolaires ne sont accessibles qu’à l’école. Or ils sont indispensables pour bien juger des questions politiques ou économiques, par exemple,  qui sous toutes leurs formes requièrent des connaissances (historiques, philosophiques, scientifiques, etc) peu utiles en elles-mêmes dans l’exercice d’un métier. C’est à la fois la culture générale et les entraînements au raisonnement, à l’argumentation et à la démonstration qui nourrissent l’intelligence et développent l’esprit critique.  Et il n’y a qu’à l’école, au contact de professeurs que l’on peut s’entraîner. Si l’école se donne comme mission de concurrencer les missions locales, alors qui va jouer le rôle de l’école ?

De plus, globalement, nous utilisons peu dans nos vies professionnelles, les savoirs appris à l’école. Même lorsque nous utilisons l’anglais, ce n’est pas l’anglais des Anglais que nous parlons, ni celui que nous avons appris en classe, c’est celui d’un secteur professionnel spécifique, à la fois très pauvre culturellement et grammaticalement parlant mais très technique quant aux termes quotidiens utilisés. Ramener les disciplines à une seule utilité professionnelle revient à vider de leur contenu et de leur intérêt les disciplines.

Par contre les savoirs appris à l’école sont ceux qui nous ont ouvert des portes vers des secteurs inconnus et qui nous permettent, tout au long de notre vie de nourrir notre intellect et nos affects à travers la quête de nouveaux savoirs, de recherche de beauté, de justice, du bonheur, des choses très utiles à l’homme, peu utiles à nos activités économiques. Il ne s’agit pas d’opposer le monde économique au monde de l’enseignement, il s’agit de rappeler qu’ils ont des fonctions différentes qui correspondent à des âges de la vie différents. Laissons le temps à nos enfants et à nos adolescents d’être des enfants et des adolescents, prêts à s’enthousiasmer ou pas pour les états de la matière, la géologie ou les Hittites juste parce que ça pique la curiosité, parce que ça développe la culture générale et les qualités de raisonnement. Le temps du métier viendra plus tard.

cc

[1] http://eduscol.education.fr/cid46878/le-parcours-avenir.html

[2] La naissance de l’inemployable- Chapitre 4- Le sans-emploi, un „chasseur d’emploi“ au professionnalisme certain.

[3] http://www.terrafemina.com/emploi-a-carrieres/vie-travail/articles/25797-top-10-des-metiers-du-futur-devenez-clapotiseur-numeropathe-ou-murateur-.html

[4] http://cache.media.eduscol.education.fr/file/Orientation/46/8/2016_09_13_PARCOURS-AVENIR_628468.pdf

[5] http://ipecformation.typepad.fr/ipec_formation/files/questce_quune_discipline_scolaire.pdf

[6] http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article209#nb1

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