L. Joffrin contre F.Dubet: Et l’école dans tout ça ?

les-assasins-de-lecoleLa vie intellectuelle française est pleine de débats plaisants entre gens bien élevés qui s’épanchent dans les media nationaux. La semaine dernière, Laurent Joffrin répondait à François Dubet qui répondait à Laurent Joffrin au sujet du livre de la journaliste de l’Obs, Carole Barjon, Mais qui sont les assassins de l’école ? Dans la réponse de François Dubet, trois arguments m’ont surprise:

  • L’apprentissage de la lecture et du calcul reste traditionnel dans la majorité des cas.
  • Les enseignants défendent les disciplines et les programmes et ne veulent pas modifier leurs pratiques et leur pédagogie.
  • Le livre de Carole Barjon ne dit rien des méthodes qui marchent dans les pays réputés comme plus efficaces et plus égalitaires.

La pensée de F. Dubet

François Dubet a une vision particulière de l’école. Ce sociologue estime  en effet, si l’on en croit le rapport de École 2012: faire réussir tous les élèves,  que l’objectif central de l’Éducation Nationale est d’amener tous les jeunes à une qualification professionnelle. Pour ce faire, il convient de créer une cohérence éducative de la maternelle à l’université et de bâtir l’école du socle commun, puis renforcer le poids de l’enseignement professionnel et technologique.  Le cap doit être mis sur « l’épanouissement » de l’élève et son « autonomie ». Afin de redonner confiance en l’école, il faut modifier en profondeur le métier d’enseignant ainsi que son statut et parallèlement, développer l’autonomie des établissements en renforçant notamment le rôle des EPLE (Établissement Public Locale d’Enseignement) et  conseils  d’administration. (Ceci est un résumé rapide du rapport.)

Le moins que l’on puisse dire est que la pensée du sociologue a eu du succès puisque cette école 2012 ressemble beaucoup au Collège 2016 et assez peu à ce que souhaitent globalement les enseignants. Ces derniers souffrent en silence et appliquent cahin-caha les desiderata de l’Éducation Nationale parce qu’il faut bien que leurs élèves réussissent les examens. Il faut donc bien s’adapter au cadre, aux pratiques et au jargon sur lesquels seront évalués les élèves. Les professeurs font des burn-out, des bore-out, des brown-out, des crises de nerfs et des dépressions mais ils appliquent les programmes. Les pratiques « traditionnelles » (jamais définies au demeurant) n’ont plus cours depuis belle lurette, et il n’existe pas plus de cours magistraux dans les classes  que de copies des verbes à tous les temps et tous les modes dans nos collèges, notamment parce qu’il arrive aussi que les modes disparaissent, comme le conditionnel ces dernières années.

Les pays efficaces et plus égalitaires :

Il se trouve, contrairement à ce qu’affirme François Dubet, que les politiques scolaires sont évaluées, notamment par l’OCDE via PISA et que les résultats des réformes sont rarement les résultats attendus. Je suppose bien évidemment que le sociologue regarde plutôt vers les pays « occidentaux » que vers les pays asiatiques. Ainsi, eleve-en-ilotsau Canada, dans la région du Québec : depuis la réforme scolaire imposée il y a dix ans, l’enseignement public a perdu 60 000 élèves, qui se sont enfuis vers le privé. Cette réforme n’a eu aucun impact sur le décrochage scolaire qui en était pourtant un des grands objectifs.  Selon PISA, les résultats scolaires ont baissé : les élèves peinent avec la syntaxe, l’organisation des idées, la grammaire et l’orthographe, l’analyse de texte. Toujours selon PISA, le pourcentage d’élèves forts en maths a fortement chuté depuis 1995 et les résultats des élèves ont globalement baissé en sciences. Les garçons ont particulièrement souffert de cette réforme puisqu’ils ont été moins nombreux à obtenir leur diplôme, comme les élèves les plus fragiles. Pour couronner le tout, les élèves s’ennuient ! Cette réforme centrée sur les compétences transversales et les pratiques socio-constructivistes n’a donc pas atteint ses objectifs, ni tenu ses promesses.

En Suède : à partir de 1988, le système public et national se décentralise progressivement et impose l’autonomie des établissements scolaires. A l’heure actuelle, les enseignants sont directement recrutés par les établissements  via des contrats de travail classiques et les écoles sont financées via un chèque éducation. L’IFRAP indiquait ainsi que « Ces réformes successives ont permis une très forte adaptabilité des programmes, des formations et des méthodes d’enseignement, aux élèves qui sont placés au cœur du système scolaire. Les enseignants ne sont donc pas perçus comme une autorité contraignante mais plutôt comme des accompagnateurs. Ces particularités du système en Suède s’expliquent par l’approche différente que les Suédois ont de l’Éducation. Le but du système est de responsabiliser les élèves très tôt sur leur avenir, de réduire l’impact du milieu social sur les résultats, de mener les étudiants à valider des diplômes universitaires et d’effectuer le parcours le mieux adapté à leur personnalité. » Mais l’IFRAP oublie de préciser que le niveau scolaire des élèves suédois s’est effondré. Dans les premiers du classement PISA à la fin des années 90, ils sont désormais sous la moyenne des élèves de l’OCDE. Les inégalités sont toujours importantes entre les autochtones et les élèves migrants, et les ségrégations sociales et ethniques ont étaient renforcées ces dix dernières années. [1]

En Finlande : On retrouve ce même phénomène ségrégatif  depuis les années 2003-2006. [2] De plus, ces dernières années, le niveau des élèves finlandais baisse également dans les études internationales, notamment en mathématiques. Le système  finlandais, si apprécié en France, est pourtant également très discriminant. L’écart entre les performances des filles et des garçons est l’un des plus élevés des pays de l’OCDE, tout comme l’écart entre les enfants allophones et les enfants d’origine étrangère. Enfin, il arrive que l’autonomie des établissements ait des impacts sur le financement des enseignants, qui peuvent se retrouver au chômage technique quelques jours dans l’année quand l’argent vient à manquer.

En France aussi, nous avons nos agences d’évaluation.

Dans une étude de la CNESCO  passée inaperçue en 2015, Elizabeth Bauthier se demande « comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires. » à travers les pratiques dominantes au sein de l’école.

Pour résumer du mieux possible un rapport riche en enseignements, l’auteur note que les pratiques dominantes à l’école sont les apprentissages différenciés et la construction du savoir par les élèves. Ces pratiques ont eu pour conséquence la « complexification des supports de travail scolaire », qui demandent à l’élève des « capacités hautement littératiées ». Une demande accrue d’autonomie face aux apprentissages vient encore renforcer les difficultés des élèves, surtout s’ils ne peuvent trouver de l’aide à la maison. Elisabeth Bauthier note enfin la quasi disparition d’un discours d’enseignement, l’enseignant devenant avant tout un régulateur de discours spontanés dans le cadre des échanges avec les élèves.

Comme l’auteur le précise elle-même, « C’est aussi parce que l’on peut constater que l’École, loin de réduire les écarts entre élèves, semble généralement les accroître et ce, dès la maternelle, qu’il est urgent de comprendre le rôle que jouent les pratiques scolaires, alors même que les enseignants ont le sentiment de s’épuiser à faire ce qui est préconisé pour aider les élèves. » Nouveau caillou dans la pensée de monsieur Dubet: les enseignants  appliquent les préconisations.

Ainsi, les élèves doivent surmonter beaucoup d’obstacles comportementaux et intellectuels pour identifier les enjeux d’apprentissage et les nombreux implicites scolaires qui émaillent désormais la scolarité. La conclusion de l’auteur du rapport est donc qu’en état, la construction autonome des savoirs  accroît les inégalités d’apprentissage entre les élèves. Pour y remédier, il faudrait un enseignement plus explicite, ce qui ne signifie nullement le retour à la « bonne vieille école de grand papa ».

Cette bonne vieille école justement, celle qui offrait un « socle commun minimaliste » à tous les élèves avant d’envoyer en apprentissage dès 14 ans ceux qui échouaient à l’examen d’entrée en 6ème, tout en leur donnant les capacités intellectuelles d’une éducation tout au long de la vie. Il est vrai que cette formation n’était pas financée par « l’apprenant » mais par l’entreprise qui assurait ainsi l’ascenseur social, bien davantage que l’école. Quant à ceux qui partaient en sixième, ils avaient la possibilité de recevoir une instruction poussée qui renvoyait la qualification professionnelle au-delà du bac. Aussi, donner comme objectif principal à l’école d’amener tous les jeunes à une qualification professionnelle, comme le suggère François Dubet, n’est-ce pas justement revenir à l’école d’hier, à l’école du certificat d’étude  qui envoyait les adolescents « adaptés » vers le marché du plein emploi? N’est-ce pas priver l’ensemble des  élèves de cette instruction qui fait abstraction des contingences économiques? N’est-ce pas ramener notre « école à celle de grand papa », l’échappatoire  de l’examen de sixième et de l’instruction en moins?

Notes de fin d’article:

Les protagonistes de la polémique:

Carole Barjon est journaliste à l’Obs et maman d’élèves, visiblement mécontente de l’instruction offerte à ses enfants. Elle décide donc de mener l’enquête et de comprendre pourquoi « 20% des jeunes Français savent à peine lire. ». Dans son livre, elle choisit de pointer du doigt celles et ceux qui ont participé aux politiques éducatives sur ces trente dernières années. Monsieur F. Dubet en fait partie.

Laurent Joffrin est journaliste. Il a été directeur de la rédaction du Nouvel Observateur de 2011 à  2014, Carole Barjon est donc une ancienne consœur. Il est actuellement directeur de la rédaction et de la publication du quotidien Libération.

François Dubet est un sociologue français, ex-directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Concernant sa participation aux politiques éducatives, il a dirigé l’élaboration du rapport Le Collège de l’an 2000 remis au ministre chargé de l’enseignement scolaire en 1999, Claude Allègre. Il a également participé à l’élaboration des programmes de Sciences Économiques et Sociales de seconde sous le gouvernement Chatel mais a démissionné après la fuite de ces dits programmes dans la presse. Il est également co-auteur d’un rapport pour Terra Nova en 2011: École 2012 : faire réussir tous les élèves. Il a écrit aussi de nombreux livres sur l’école, notamment 10 propositions pour changer d’école  aux éditions du Seuil, avec la sociologue Marie Duru-Bellat.

[1]  S. Wiborg, « Swedish Free Schools : Do they work ? », Centre for Learning and Life Chances in Knowledge Economies and Societies- Research Paper, no 18, 2010.

[2] A. West et A. Ylönen, « Market-Oriented Reforms in School-based Education in England and Finland », CESifo DICE Report, no 4, 2011.

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Une réflexion sur “L. Joffrin contre F.Dubet: Et l’école dans tout ça ?

  1. Merepoule dit :

    Bonjour, je découvre aujourd’hui votre blog. Les articles sont très pertinents, étayés et bien écrits. Un grand merci, donc, pour ce travail !
    Je suis moi-même professeur des écoles en congé sans solde depuis de nombreuses années pour instruire mes enfants à la maison. Je suis également fondatrice et porte-parole d’un Collectif qui promeut l’instruction formelle en famille et qui s’attache à présenter une autre voix sur tout ce qui concerne l’instruction en famille que celle que l’on entend ordinairement – à savoir apprentissages auto-gérés et tous ses corollaires. Aussi vos articles trouvent une réelle résonance dans notre Collectif!

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