L’art au service de l’innovation

dessin-a-lecoleSelon le ministère de l’Éducation Nationale, la culture artistique se constitue tout au long de la scolarité, de manière cohérente entre les niveaux scolaires. Elle se développe à travers la découverte de l’excellence patrimoniale des premiers dessins sur les parois des grottes jusqu’aux derniers courants artistiques. Elle couvre enfin l’ensemble des arts et expressions artistes sous toutes les latitudes.

L’art et la culture au collège

Plus réalistes, les objectifs concrets sont aussi beaucoup plus modestes : il s’agira en effet pour l’élève, à la fin du collège,  d’avoir été familiarisé avec des œuvres; d’avoir échangé de manière approfondie avec un artiste ou un créateur afin d’établir des liens entre la pratique de l’artiste et son propre travail, qui vaut sans doute quelque chose après tant et tant d’heures de pratiques et d’enseignements artistiques ; et bien sûr, de savoir repérer les  parcours de formation menant à différents métiers de l’art ; connaître quelques grandes caractéristiques du financement et de l’économie des structures artistiques et culturelles.

Mais dans les pays de l’OCDE, « l’éducation artistique est en effet de plus en plus considérée comme un moyen de promouvoir les compétences et attitudes nécessaires à l’innovation, au-delà des compétences artistiques et de la sensibilisation à la culture.[1]»

Le premier constat qui s’impose est donc que la pratique artistique n’est pas pensée dans le but de développer ou de repérer chez les élèves des talents, des aptitudes ou des goûts artistiques. L’objectif est de transférer « la compétence de créativité artistique » vers la notion d’innovation, entendue par tous les textes de l’OCDE comme une innovation économique ou scientifique. Il ne s’agit évidemment pas d’innover sur les domaines artistiques. Du coup, aucune maîtrise des arts n’est attendue. Si dans les trois piliers de l’éducation artistique et culturelle, il y a un pilier « Pratiquer », le détail de cette pratique n’a pas grand-chose à voir avec la maitrise du dessin ou d’un instrument de musique. Il s’agit en effet, « d’utiliser des techniques d’expression artistique  adaptées à une production, de mettre en œuvre un processus de création, de concevoir et réaliser la présentation d’une production, de s’intégrer dans un processus collectif et de réfléchir sur sa pratique ». [2] C’est un peu comme si les mathématiques étaient enseignées  sans l’objectif de savoir calculer ou démontrer. Pourtant, le ministère insiste beaucoup sur la pratique, mais de quelles pratiques parle-t-on ? Il n’existe plus dans les programmes de cours de dessins, de peinture, de musique, d’instruments, de chant, de danse, de théâtre, de poésie à l’école… Ce qui compte en fait, ce sont les apprentissages mis en œuvre : « Le processus, le cheminement que le projet propose, par les vertus pédagogiques et éducatives de l’essai, de l’expérimentation, de l’erreur, de la réorientation », bref, le moyen se suffit à lui-même. Imaginez un professeur d’orchestre expliquant à ses élèves que l’important n’est pas de jouer juste, ni même ensemble mais de participer, tâtonner, cheminer le long des partitions… Bel élan pédagogique et quelle satisfaction pour les élèves que d’avoir le plaisir de mal jouer seul dans leur coin au milieu des autres, dans une cacophonie enthousiasmante.

Une pratique ouverte vers le territoire

Autre particularité de cet enseignement : Il nécessite une ouverture de l’école vers de nombreux partenaires et sur le territoire de vie des élèves. En effet, les repères de progressions des trois piliers insistent sur les échanges avec les artistes. Or, et je parle par  expérience, les artistes sont rarement les mieux placés pour expliquer les processus de création mis en œuvre. D’abord parce que cela nécessite des formations théoriques sur l’art que beaucoup n’ont pas suivi et une réflexion sur son travail qui est déjà une démarche en soi. De plus, s’ils utilisent l’art comme forme d’expression c’est justement parce qu’ils  n’aiment pas les concepts. Rien n’est pire pour un chanteur que d’avoir à expliquer sa chanson. Il n’est pas là pour la disséquer mais pour la chanter. Enfin, tous les artistes ne sont pas Eisenstein ou Jean- Philippe Rameau.  Évidemment, les élèves des grandes métropoles pourront rencontrer des artistes à la renommée internationale habitués à présenter leurs œuvres et leur processus de création, sans que la démonstration d’ailleurs ne soit de qualité ou pertinente. Mais dans les petites villes de province, dans les petits établissements ruraux ou sur les territoires en déshérence de la République, qui les élèves vont- ils rencontrer ?

D’autre part, savoir faire les choses et transmettre ce savoir sont deux exercices différents. Un artiste n’est pas nécessairement un bon pédagogue.  Pourquoi serait-il plus pertinent que l’enseignant spécialisé en musique ou en art plastique ? Fait-on intervenir des mathématiciens, des historiens, des géographes, des grammairiens, des sportifs, des Anglais, des Espagnols… dans les différents cours pour suppléer les enseignants ? Évidemment non.

De plus, on ne peut  que s’étonner de l’importance de l’art et de la culture à l’école dans le cadre du parcours d’éducation à la culture et aux arts alors que dans le même temps, l’étude littéraire disparaît des programmes de français et que la rencontre avec ceux que l’on appelle les « grands » auteurs ou les « grands » artistes est facultative dans les programmes.  On ne peut tout de même pas mettre sur le même plan l’étude des œuvres de Mark Twain et la rencontre avec le premier auteur de roman-jeunesse venu. Je ne refuse pas la rencontre avec l’auteur vivant, je dis que cette rencontre ne doit pas priver les élèves d’études littéraires sérieuses, ni nous faire croire qu’elle les remplace.

L’art devient ainsi un alibi à développer des compétences qui n’ont pas de lien direct avec l’art :sculptures

– identifier la diversité des lieux et des acteurs culturels de son territoire

– maîtriser la langue française, les langues régionales

– développer son autonomie, son goût du travail en équipe

…  [3]

Et évidemment, favoriser la créativité nécessaire à l’innovation.

Musique et arts plastiques, deux disciplines à part entière

Pourtant, les pratiques artistiques, notamment les arts plastiques et la musique présents en tant que disciplines dans les cursus des élèves n’ont-ils pas des qualités suffisantes pour être enseignées en tant que discipline artistique à part entière ?

Le rapport de l’OCDE cité plus haut rappelle par exemple que la musique peut constituer un bon moyen d’accès à l’enseignement des mathématiques ou améliorer les compétences phonologiques des enfants. « La musique est un exercice secret d’arithmétique, et celui qui s’y livre ignore qu’il manie des nombres » (Leibnitz, 1712). Euler (1707 – 1783) définissait la musique comme « la science de combiner les sons de manière qu’il en résulte une harmonie agréable et il ajoutait que toute perfection fait naître le plaisir et que les choses dans lesquelles nous découvrons un manque de perfection ou une imperfection nous déplaisent. »[4]

Avec la musique, il est donc possible d’éprouver physiquement, ou de manière pratique, les mathématiques. Quel bel EPI (Enseignement Pratique Interdisciplinaire). Mais pas seulement. Les musiciens réfléchissent également sur le son, ce qui renvoie la musique dans la sphère des sciences physiques et de la SVT : Qu’est-ce qu’un son ? Comment se déplace-t-il de l’instrument jusqu’à mon oreille ? Comment mon oreille me permet-elle d’entendre ce son ?

Étudier la musique, jouer d’un instrument ou chanter permet de se faire plaisir, de faire plaisir à ceux qui écoutent (à condition d’être juste), d’apprendre à écouter, à affiner ses sentiments, à compter, à fractionner,  à additionner des intervalles, à découvrir les fréquences, à penser au son, à son oreille… Étudier la musique à l’école permet aussi  d’étudier plusieurs traditions musicales, de découvrir des instruments, ce qui permet de faire des liens avec la géographie ou l’histoire. La musique est donc un cours pratique et interdisciplinaire de grande qualité dès lors qu’il est pris pour ce qu’il est : un cours de musique !

Ce qui est vrai de la musique l’est également des arts plastiques. Dans son essai « Degas danse dessin », Paul Valéry parlait ainsi du dessin : « Je ne sais pas d’art qui puisse engager plus d’intelligence que le dessin. Qu’il s’agisse d’extraire du complexe de la vue la trouvaille du trait, de résumer une structure, de ne pas céder à la main, de lire et de prononcer en soi une forme avant de l’écrire ; ou bien que l’invention domine le moment, que l’idée se fasse obéir, se précise et s’enrichissent de ce qu’elle devient sur le papier, sous le regard, tous les dons de l’esprit trouvent leur emploi dans ce travail, où paraissent non moins fortement tous les caractères de la personne quand elle en a. » Le dessin aiguise l’œil et l’art d’observer, il délie la main qu’il rend habile, il impose de se poser des questions sur la vue, sur l’image, sur la manière de rendre compte visuellement de la couleur, de la lumière. Il faut repérer les proportions, respecter les rapports … faire de manière pratique de la SVT, de la physique, de la chimie et des mathématiques. L’élargissement vers la sculpture permet une étude des matériaux, une pratique de la géométrie dans l’espace. Que cet enseignement est riche.

Mais je m’égare, la question n’est plus là, l’école n’est pas là pour former des artistes mais promouvoir les compétences et attitudes nécessaires à l’innovation. Au risque de surprendre nos spécialistes de l’éducation, l’art n’est pas une éructation créative : Mozart était peut-être doué, il a surtout beaucoup étudié la musique et beaucoup pratiqué ses gammes. Le processus créatif sans savoir et sans pratique est une blague. Or ce qui compte, dans les documents officiels du ministère, c’est l’information. Le savoir et la maitrise viendront plus tard, car c’est bien connu, il suffit de connaître l’Opéra de Paris pour devenir danseur.

information

Un enseignement à moindre coût

Mais plus sûrement,  informer coûte moins cher que d’apprendre à faire, ce qui coûte de l’argent. Demander aux élèves de faire de la musique (du rythme) avec leur corps ou des matériaux de récup.; leur demander de créer des œuvres à partir de vieux journaux ou de papier d’alu permet de faire de belles économiques sur des postes qui devraient normalement être conséquents. D’ailleurs, le manque d’argent est clairement assumé par les textes et le programme : le professeur est donc encouragé à taper aux portes des fondations, collectivités territoriales et autres fonds associatifs, quand ce n’est pas directement dans la poche des parents. Le concept de parcours serait-il là encore un cheval de Troie du désengagement de l’État sur le financement de l’école ? Le rôle des enseignants est-il vraiment d’aller chercher des fonds en lieu et place de leur employeur pour avoir la possibilité de réaliser les missions imposées par ce même employeur ? C’est un peu comme si le chirurgien d’un hôpital devait monter une opération de crow-founding pour financer le matériel médical nécessaire à toute opération ou comme si un chef d’entreprise demandait à son tout nouveau webmaster de partir à la recherche de fonds pour financer l’ordinateur nécessaire à la réalisation de sa mission. Il y a comme qui dirait une petite confusion dans le rôle des uns et des autres !

A défaut de former des artistes, ce qui n’est évidemment pas la mission de l’école, les cours de musiques, d’arts plastiques, de littérature devraient au moins permettre aux élèves d’affiner leur jugement et d’évaluer ce qui relève d’un vrai travail artistique du travail bâclé, ce qui relève d’un bon programme télé ou d’un mauvais par exemple. Juste ça?

Non, le parcours d’éducation à l’art et à la culture nous en dit plus long sur la manière dont l’art et la culture sont perçus par nos hauts fonctionnaires de l’Éducation Nationale que sur ce que nos enfants vont véritablement apprendre le long de ce long parcours de 15 ans qui aboutira, selon toute vraisemblance à des enfants scotchés devant les habituelles niaiseries télévisuelles, écoutant la musique bâclée  des stations radios pour « jeunes » et se plaignant d’ennui, ne sachant rien faire de leurs dix doigts.

Un vrai gâchis.

 

[1] Winner, E., T. Goldstein et S. Vincent-Lancrin (2013), L’art pour l’art ? Un aperçu, Éditions OCDE.

[2] Projet de référentiel pour le parcours d’éducation artistique et culturelle – école primaire et collège – Conseil supérieur des programmes- 18 décembre 2014

[3] Ibid 2– Pages 8 à 13

[4] http://www.sciences.ch/dwnldbl/mathematiques/MatheMusic.pdf

Publicités

Une réflexion sur “L’art au service de l’innovation

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s