L’école numérique.

L'école numériqueAvec la rentrée des classes et les premières réunions parents- professeurs, les parents d’élèves de 6ème découvrent les logiciels de gestion scolaires. En ligne, se trouvent le cahier de texte de la classe qui présente matière par matière ce qui a été fait en classe et les devoirs à réaliser ; les notes de l’élèves ou les petites pastilles de couleurs : les bulletins, les absences, les retards, le menu de la cantine… la vie de l’élève et de son établissement sous format numérique. A priori, pourquoi s’en plaindre : c’est moderne et c’est pratique, surtout lorsque l’enfant est malade.

Et pourtant, je n’irai pas sur l’interface parent du logiciel de gestion scolaire.

L’élève transparent

Il est possible d’obtenir les notes en  « temps réel » peut-être même avant l’élève grâce à ces logiciels. Or, la fin des notes dans l’évaluation des élèves est justifiée par ceux qui la soutiennent par les arguments suivants:

–        Les notes ne mesurent pas de façon précise les compétences des élèves.

–        Il existe des biais sociaux de notation.

–        Les notes créent des différences car elles encouragent les bons élèves et découragent les mauvais élèves.

–        Le classement des élèves via les notes  exerce un effet négatif sur la qualité de vie scolaire des élèves.

–        L’élève n’étudie pas pour de bonnes raisons : il étudie pour avoir une bonne note au lieu d’étudier par curiosité, passion, intérêt…

Que nous propose le logiciel de gestion scolaire ? Des « comptes rendus  » d’évaluation brute. Nous sommes face à une note ou à une pastille de couleur alors même que nous n’avons pas la copie sous les yeux. Que faire de la couleur jaune en anglais face à la compétence  » dialoguer en langue étrangère. »? Rien car nous ne sommes pas capable de déduire à partir de ce tableau ce que l’enfant a réussi ou raté.

Si les parents d’élève se connectent tous les jours, l’élève ne peut plus différer l’annonce d’une mauvaise évaluation, ou tenter de la cacher. Voilà un drôle de paradoxe : ces logiciels réduisent l’élève à son évaluation alors même que les notes sont combattues au prétexte ne pas réduire l’élève à sa note. Afin de ne pas blesser l’estime de soi, de ne pas stresser l’élève, l’institution se donne beaucoup de mal pour noyer le poisson du niveau réel de  nos enfants et voilà que l’élève sait que ses parents lui demanderont des comptes pour le 4/20 ou la pastille rouge alors même qu’il n’a pas encore eu le temps de digérer sa déception ou de réfléchir à sa défense.

Ainsi l’élève se trouve potentiellement en permanence sous le regard de ses parents. De deux choses l’une, soit le comportement de l’élève est problématique et le carnet de correspondance permet de programmer des rencontres parents/élèves/enseignants ; soit la situation de l’élève, sans être parfaite, est considérée comme satisfaisante et il n’est nul besoin de noter chaque bavardage, chaque retard en cours sur un support qui suit l’élève. Un retard dû à un bouchon ou à un problème de repérage entre deux cours dans  le nouvel établissement n’a rien à voir avec le retard récurrent dû au bavardage avec les copains. Or, combien de temps ces logiciels conservent-ils le retard de 5 minutes non justifié de l’élève ? Les carnets de correspondance se jettent à la fin de l’année.  Mais le logiciel ?

D’autre part, grandir nécessite d’échapper au regard de ses parents : il est un âge où l’enfant doit commencer à répondre seul de ses actes. Comment s’affranchir du regard parental quand ce regard est potentiellement posé en « temps réel » sur vous ? Il n’est donc pas suffisant de craindre la remontrance de l’enseignant pour l’oubli du cahier, il faudra en plus le justifier le soir à  la maison. Il n’est pas certain que cela ne soit pas stressant, surtout pour les élèves qui ont à cœur de satisfaire leurs parents.

Les enseignants aussi sous contrôle

Les élèves ne sont pas les seuls à vivre sous l’œil parental. Les enseignants doivent renseigner ce qu’ils ont étudié, noter les devoirs à faire, mettre des ressources en ligne. C’est une manière à peine subtile de les mettre en compétition les uns les autres. Il n’échappera pas en effet aux parents que certains enseignants mettent plus de ressources que d’autres, détaillent davantage le travail réalisé en classe que d’autres. A défaut de toujours pouvoir juger la pertinence des contenus, les parents auront un œil sur la quantité. Évidemment nous n’avons pas attendu ces logiciels pour comparer les professeurs de nos enfants, mais ces logiciels apportent sans doute une pression supplémentaire car tout est visible sur le même écran, en un coup d’œil.

Autre problème : comment demander aux élèves d’être attentifs et de prendre soigneusement les cours et les devoirs alors qu’il suffit de se connecter le soir pour récupérer l’information qui n’a pas été entendue en cours ?

Autre nouveauté, l’échange de mails entre enseignants, parents et élèves. Comme il n’est pas possible d’écrire les mails en cours, les professeurs doivent le faire en dehors des cours, sur leur temps de préparation ou plus tard. Or envoyer un mail prend du temps mais ne demande que peu d’effort. Le parent réfléchit à deux fois avant de prendre rendez- vous car il doit dégager du temps et se déplacer. Je ne suis pas certaine qu’il prenne beaucoup de précaution avant d’envoyer un mail de mécontentement ou de demande d’explication sur une évaluation, un cours… La définition du temps s’efface également. Jusqu’à quelle heure est-il raisonnable de répondre ? Peut-on renvoyer la réponse au lendemain ? Les enseignants découvrent, comme avant eux les cadres du privé ou les chefs d’entreprise, la tyrannie d’internet et des injonctions de réponse immédiate. Et je ne parle même pas du temps perdu à remplir le logiciel.

La question est: est-ce que cela améliore les relations entre les parents et les professeurs ; entre les élèves et leurs professeurs, entre les élèves et leurs parents ?

Les parents qui ne lisaient pas le carnet de correspondance ne se connecteront sans doute pas davantage. Les parents soucieux de bien faire risquent au contraire d’y aller tous les soirs pour une plus-value médiocre. N’est- il pas préférable d’échanger avec son enfant plutôt que de le suivre à la trace par écran interposé ? Les élèves savent que chaque faux pas sera consigné sur un outil numérique dont on ne sait pas très bien ce que deviendront les données. Le dossier médical partagé, nouveau nom du dossier médical numérique, devrait nous alerter. Pourtant, ces logiciels scolaires n’ont fait l’objet d’aucun débat. Quid de la sécurité des données, quid de leurs utilisations ?

Qui protège les données ?

Loys Bonod rappelait dans un article rédigé en octobre 2015, qu’un élève de seconde avait piraté l’environnement numérique de travail de son lycée pour rehausser les moyennes. Si un élève le peut, imaginons des institutions malveillantes.

Le collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans ! » s’était indigné de la détection des enfants « agités » dans les crèches et les écoles maternelles pour lutter contre une future délinquance possible. Dans le même ordre d’idée, il est tout à fait possible d’envisager que les données des élèves puissent  permettre de définir des profils d’élèves, des prédictions de réussite ou d’échec. Les professeurs sont désormais appelés à relever des marques de radicalisation dans les comportements des élèves, dans leurs copies. Un enfant ne respecte pas une minute de silence ? Il faut le dénoncer. Imaginons que cela soit en plus noté sur ces logiciels scolaires, consigné, conservé. Quel usage en sera fait ?  Dès lors que l’école cherche à coller aux besoins des entreprises en évaluant des compétences, nul ne peut prédire si demain, les DRH ne demanderont pas les dossiers scolaires numériques où seront consignés les comportements, les projets, les évaluations… qui sont pensés par l’institution scolaire comme des indicateurs d’employabilité. En effet, le traitement des données numériques est beaucoup plus simple avec des logiciels adaptés que la lecture des nombreux dossiers papier qui aujourd’hui ne sont que scolaires.

Enfin, pour finir de brosser le tableau noir des possibles, une école à court de budget, qui a déjà l’injonction de trouver des partenariats financiers pour assurer des projets, ne pourrait-elle pas vendre les données ? Science- fiction ? Les hôpitaux ne remettent- ils pas des coffrets aux jeunes mamans contenant des échantillons de couches, de lait pour bébé ? Et les parents ne reçoivent-ils pas aux six mois de l’enfant un nouvel échantillon de couche ? Comment les entreprises ont–elles obtenues les données?  Imaginez demain : nous recevrons directement dans nos boites mails l’offre de cours de mathématiques particuliers pour notre enfant aux notes moyennes.

Les bénéfices de ces logiciels sont faibles au regard des questions qu’ils devraient susciter. Même l’enfant malade n’y gagne rien. Au moins recevait-il la visite des copains qui lui apportaient les devoirs. Rien ne remplacera la parole dans l’éducation de nos enfants et leur laisser un peu d’intimité vis-à-vis de la vie qui se déroule loin de nos yeux me semble être plus bienveillant qu’une école qui remplace l’échange entre adultes et enfant par un logiciel espion.

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Une réflexion sur “L’école numérique.

  1. seimahyena dit :

    À noter que l’invasion du logiciel de gestion de classe arrive maintenant aussi en élémentaire; les bulletins trimestriels sont maintenant remplis sur une plate-forme centralisée de l’EN. En tant qu’enseignant technophile, je salue la mise à disposition d’un tel outil, mais je suis plus que réservé sur le fait qu’il soit centralisé.
    C’est clairement un nouvel outil de flicage:
    – de l’élève car son dossier scolaire pourra le suivre toute sa scolarité et potentiellement toute sa vie. Sans parler de l’éventuelle porosité avec le monde du travail, ou avec les géants de l’informatique (Microsoft en tête, je suis convaincu que les 13 millions donnés ne servent pas non seulement à s’assurer que la firme de Bill Gates a le marché de l’EN, mais aussi pour se goinfrer encore plus de nos données personnelles).
    – de l’enseignant. Nul doute que le service permettra, entre autre, de savoir si M.Machin est « en avance »/ »en retard » sur les programmes, si son enseignement est « efficace » (via le pourcentage de réussite de ses élèves), mais aussi quand et où il se sert de la plate-forme: de chez lui, de l’école ? (via l’adresse IP de connexion) Fait-il ça le soir, le week-end, entre midi et deux à l’arrache ?

    Bref, encore un bel exemple que nos institutions se fichent des problèmes éthiques liés à l’informatique et à l’accumulation centralisée de plus en plus de données. Ou bien peut-on supposer qu’elles y trouvent leur compte ?

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