Les curieuses injonctions de l’Éducation Nationale [1]

cerveau-en-plein-paradoxeLa rentrée scolaire 2016 s’est bien passée[2] et la rentrée 2017 sera merveilleuse[3] selon le ministre de l’Éducation Nationale. Pourtant, « cette école plus juste, au cœur de la République et ouverte sur le monde » n’enthousiasme pas l’ensemble des enseignants « plus nombreux, formés et mieux rémunérés. » [4] Ainsi, plusieurs syndicats appelaient à la grève dès la rentrée scolaire et presque tous (excepté le SGEN et l’UNSA) continuent de combattre cette réforme présentée en cette rentrée comme une « tornade pseudo- réformiste qui creuse les inégalités territoriales, sociales et culturelles»[5] par l’association des professeurs d’histoire-géographie.

Mais que se passe- t-il au sein de l’Éducation Nationale ?

Le nouveau collège se présente comme un collège qui offre des conditions d’étude optimale pour assurer une meilleure maîtrise des savoirs fondamentaux à travers la personnalisation des parcours d’élève. Pour ce faire, de nouvelles pratiques pédagogiques ont été imposées comme les EPI et l’approche par compétences alors que dans le même temps une marge d’autonomie de 20% du temps scolaire est laissée aux établissements.

Une meilleure maîtrise des savoirs fondamentaux

On considère communément que 20 % des enfants scolarisés en sixième ne maîtrisent pas les apprentissages fondamentaux. Selon une étude réalisée en 2015 par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance, en début de 6ème, 70 % à 80 % des élèves ont acquis les attendus du socle selon les compétences [6]. Ce qui signifie que 20 à 30 % n’ont pas acquis les attendus sans que l’on sache vraiment d’ailleurs précisément ce qui est attendu et si ces compétences même acquises sont suffisantes  pour aborder le collège avec aisance.

Première difficulté : comment le collège peut-il assurer une meilleure maîtrise des savoirs fondamentaux alors même qu’un quart environ des élèves n’a pas assimilé les savoirs du primaire ? La querelle n’est pas nouvelle puisque dès l’instauration du collège unique, la question du niveau des élèves du primaire a été posée. Et les réponses sont depuis invariablement les mêmes : on rénove ! A la fin des années 1960, c’est un plan de rénovation du français qui est proposé afin de « ne plus inculquer de l’extérieur une langue normative, mais d’enseigner une langue en situation, et expliquée par le maître à partir de son fonctionnement, qu’ils auraient à observer, manipuler et absorber. » Toute ressemblance avec les innovations actuelles ne seraient donc pas que fortuites, surtout lorsque l’on sait, toujours selon l’auteur de l’article cité, que ce plan reprenait des instructions de 1923 et de 1938 pour l’enseignement du primaire.

Quoi qu’il en soit, les élèves arrivent avec un niveau fragile et les enseignants sont priés de renforcer les acquis avec moins d’heures de cours et beaucoup de missions à réaliser sur ces heures de cours, de l’accompagnement personnalisé aux EPI en passant par les projets d’établissements et rencontres avec des intervenants extérieurs pour la création des parcours  Avenir, Citoyen, Éducation à l’art et à la culture et les luttes contre les discriminations et  toute forme d’ injustices.

Comment améliorer le niveau des élèves avec moins de temps ?

Grâce à  de nouvelles pratiques pédagogiques

Les hérauts de la réforme expliquent que les élèves vont travailler autrement : sur des projets, à l’oral, en classe inversée, avec des supports numériques.

–        Les projets font appel à de l’interdisciplinarité ou pour dire les choses plus franchement, on mélange plusieurs disciplines afin de construire un projet artificiel dont la finalité n’a rien à voir avec les savoirs fondamentaux (voir les thèmes des EPI.) Dans un tel contexte, on comprend mal comment rédiger une lettre en se prenant pour un paysan de la révolution française va aider l’élève à mieux comprendre la structure de la langue ou la révolution française. [7] Et j’ajouterai à la lecture de cet EPI édifiant, à lutter contre les poncifs et les stéréotypes : comme chacun sait un avocat ne peut être ni pauvre ni vivre à la campagne, surtout sous l’Ancien Régime, par exemple, mais je vous laisse découvrir par vous-même le projet.

–        Les professeurs vont travailler en équipe c’est-à-dire qu’ils vont d’abord devoir se battre les uns contre les autres pour obtenir des heures de cours sur la fameuse marge d’autonomie, puis se battre les uns contre les autres pour monter ou pas les EPI (à ce titre, les professeurs de latin/grec ont besoin d’EPI LCA (Langues et cultures de l ’Antiquité)  pour obtenir des heures d’enseignement ; il leur faut donc trouver de précieux alliés acceptant de prendre sur leurs heures de cours du temps pour réaliser cet EPI), puis se battre pour récupérer ou pas les heures d’AP (Accompagnement personnalisé). Une fois que tout le monde s’est déchiré, s’est retrouvé obligé de travailler un EPI ou au contraire, n’a pas réussi à obtenir les heures nécessaires à la construction de ses projets, on est censé faire comme si de rien n’était et se mettre au travail ensemble. De plus, en quoi le travail en équipe améliore les conditions d’enseignement et les pratiques mises en place en classe ? Mystère. N’est-ce pas aux enseignants de définir si oui ou non ils souhaitent développer des activités ensemble ?

–        Les professeurs sont majoritairement contre les EPI et l’AP en classe entière. Ils sont désormais priés de mettre en place des pratiques pédagogiques auxquelles ils ne croient pas parce qu’ils les pensent inadaptés et inefficaces. Les sites académiques regorgent d’exemples qui attestent du peu de sérieux de ces pratiques soit par leur grande complexité, soit par la vacuité des contenus. Je vous en livre quelques- uns en pâture :

o   Le corps projectile

o   Les tours de grande hauteur dans la ville, une solution pour un développement durable ?

o   Fais bouger ta littérature

Comment espérer, après avoir détruit toute dynamique d’équipe possible au sein des établissements améliorer le travail en équipe ?

Comment espérer que les enseignants s’investissent sur des projets qu’ils trouvent inadaptés, voire ridicules à partir de pratiques inefficaces ?

Comment espérer voir le niveau des élèves s’améliorer ?

 Grâce à  des accompagnements et des évaluations personnalisés

Les professeurs sont priés de différencier, de personnaliser les pratiques. Or, le premier constat qui s’impose est que les pratiques sont désormais en partie imposées directement par le ministère. Il n’y a donc pas d’adaptation à chaque élève possible (d’ailleurs, est- on là dans le champ des possibles ?) Que je sache, tous les élèves n’ont pas besoin d’accompagnement personnalisé et si certains élèves peuvent trouver du plaisir face à la complexité de certains EPI, d’autres seront noyés ; à l’inverse beaucoup d’élèves s’ennuieront fermement quand il leur faudra fabriquer des tours en plastique ou faire la roue pour exprimer la joie du personnage d’Emma Bovary allant au bal.

Le deuxième constat est qu’en réduisant le nombre d’heures des élèves par matière pour avoir des semaines plus courtes, on augmente le nombre de classes et donc d’élèves pour les professeurs.  Prenons l’exemple d’un professeur de langues vivantes : les élèves avaient deux heures supplémentaires par semaine dans une classe européenne. Ces deux heures désormais perdues obligent le professeur à avoir plus de classes pour réaliser ses heures de service. Les professeurs d’allemand,  notamment dans les petits établissements, doivent désormais travailler sur plusieurs établissements, ce qui complique évidemment le travail en équipe, la proximité attendue avec les élèves et la différenciation, l’adaptation aux élèves plus nombreux. On ne peut d’ailleurs pas être dans sa voiture entre ses deux ou trois collèges et en même temps préparer des cours différenciés.

Le troisième constat est que l’individualisation des parcours augmente surtout le temps passé  à des charges administratives à défaut d’aider les élèves. Le simple remplissage des bulletins à partir des compétences est une perte de temps et d’énergie qui serait mieux employé à la préparation des cours, de projets, de corrections et de formation personnelle pour rester à jour de l’état de l’art de sa discipline, c’est-à-dire, l’essentiel du métier. Et l’argument qui consiste à dire que les compétences améliorent la compréhension des difficultés de l’élèves et de ses qualités laisse perplexe quand on lit par exemple que la maîtrise est insuffisante ou très bonne dans « les systèmes naturels et les systèmes techniques »[8]. Voilà qui est éclairant. Et je ne suis pas persuadée que le fameux « S’engager dans une démarche, observer, questionner, manipuler, expérimenter, émettre des hypothèses, en mobilisant des outils ou des procédures mathématiques déjà rencontrées, en élaborant un raisonnement adapté à une situation nouvelle»[9] soit beaucoup plus clair.

Pour conclure, l’Éducation Nationale impose aux enseignants des pratiques et des conditions de travail qui vont à l’encontre des objectifs qu’elle leur impose. Plus embêtant, le fond disparait sous la forme dont l’essentiel sert en fait à masquer les difficultés réelles. Puisque les élèves ne savent plus écrire, ils feront de l’acrosport pour mimer les émotions de personnages de romans et présenteront le travail sous forme de vidéos ou de roman-photos. Conclusion : les élèves ne sauront toujours pas écrire ! Ce qui entrave leur réussite future, ce qui est contraire aux principes de réduction des inégalités, ce qui est contraire à la mission des enseignants. Cela me rappelle le livre « Le capitalisme paradoxant. » qui montre  bien comment travailler au milieu de paradoxes fait souffrir quand cela ne rend pas fou.

Or, que deviendront les enseignants dans un tel contexte ? Nous devons sans doute  nous attendre à de nombreuses défections : arrêts maladie, démissions, passage à l’acte plus ou moins violent, désinvestissement personnel… un collège aux antipodes de cette école plus juste ouverte sur le monde. Que deviendront alors nos enfants dans ce collège injuste de la souffrance ?

Notes:

[1] L’idée de ce texte est venu après avoir relu  « Le capitalisme paradoxant, un système qui rend fou » de Fabienne Hanique et Vincent de Gaulejac

[2] http://www.education.gouv.fr/cid105124/tout-savoir-sur-l-annee-scolaire-2016-2017.html

[3] http://www.francesoir.fr/politique-france/education-najat-vallaud-belkacem-defend-son-bilan-et-tacle-la-droite

[4] Ibid 1

[5] https://www.aphg.fr/EDITORIAL-Non-ca-ne-va-pas-mieux

[6]https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2016-06/evaluation_numerique_des_competences_du_socle_en_debut_de_sixieme_des_niveaux_de_performance_contrast_2016-06-24_16-35-9_771.pdf

http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article178

[7] https://laurentfillion.files.wordpress.com/2015/06/epi-_rc3a9vo-lettre5.pdf

[8] Page 2 – https://www.ac-strasbourg.fr/fileadmin/pedagogie/physiquechimie/college/college_2016/outil_de_suivi_du_socle_commun_Cycle_4.pdf

[9] Page 1- http://ww2.ac-poitiers.fr/math/IMG/pdf/referentiel_math_cycle3.pdf

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