Collège 2016: une réforme française ou internationale?

reforme-mondialeLa rentrée scolaire est là et avec elle la mauvaise réforme du collège. Force est de constater que cette réforme n’est pas liée à une vision franco-française de l’école et  que d’autres pays se sont également lancés dans l’aventure discutable des compétences fondamentales, transversales, avec des succès très contestés notamment au Canada.

Recommandations mondiales sur l’éducation

Mais à échelle internationale, l’UNESCO, l’ONU, le FMI, l’OCDE, l’UE portent de nombreuses recommandations sur la manière d’améliorer les systèmes scolaires et toutes semblent faire consensus : la scolarisation est principalement perçue comme un lieu d’éducation dont l’objectif est le développement de compétences utiles au marché de l’emploi.

Ainsi, page 232 du Rapport mondial de suivi de l’Education pour tous de 2012, rapport de  publication indépendante que l’UNESCO a fait réaliser au nom de la communauté internationale mais qui n’engage pas l’organisation ni même ne reprend ses opinions, nous pouvons lire l’encadré suivant :

« Sous l’effet du ralentissement économique, la lutte contre le chômage des jeunes présente une urgence renouvelée dans les discussions sur les stratégies nationales et mondiales, et la nécessité de développer les compétences en constitue l’un des aspects. Cependant, elle ne reçoit pas toujours l’attention qu’elle mérite. Le Groupe des 20, par exemple, bien qu’ayant mis l’accent sur le chômage des jeunes pendant les deux dernières années, n’a pas suffisamment reconnu dans quelle mesure le développement des compétences peut aider les jeunes à trouver un bon emploi.

Parmi les organismes multilatéraux, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a rendu publique récemment une Stratégie de développement des compétences, en soulignant le fait que le ralentissement économique mondial et le taux élevé de chômage des jeunes renforcent le besoin de favoriser l’acquisition de meilleures compétences.

Cette stratégie met en avant le développement des compétences tout au long de la vie comme moyen le plus prometteur de répondre aux défis du chômage et de l’inégalité. Le Rapport sur le développement dans le monde de 2013 de la Banque mondiale cherche à comprendre et analyser les liens entre l’emploi et d’autres aspects du développement économique et social, en identifiant les politiques les mieux à même de conduire à la création d’emplois de qualité. Perspectives économiques en Afrique 2012, publié conjointement par plusieurs organismes internationaux, reconnaît l’importance de l’éducation et de l’acquisition de compétences adéquates comme moyens de réduire le chômage et la précarité de l’emploi.

L’Organisation internationale du travail va plus loin en mettant plus particulièrement l’accent sur la situation des jeunes défavorisés. Son Rapport sur le travail dans le monde 2012 examine l’impact du ralentissement de l’économie sur le marché de l’emploi, en notant que les déséquilibres prennent un tour plus structurel, notamment dans les économies avancées où les jeunes et les chômeurs de longue durée sont confrontés au risque d’exclusion du marché du travail. Le rapport indique qu’il en résulte un coût économique énorme en termes de perte de compétences et de motivation, ce qui exige de mettre l’accent sur la formation et le développement des compétences en intervenant activement, au moyen de programmes, sur le marché de l’emploi – tout spécialement en direction des jeunes pour qui l’érosion des qualifications représente un enjeu particulier.[…] [1]

Éduquer ou former?

L’intention peut sembler a priori louable puisque l’objectif est de lutter contre le chômage des jeunes gens qui quittent le système scolaire avec ou sans diplôme. Pour autant, est-il vrai de dire que la cause du chômage dans le monde est l’inadéquation entre ce que les enfants et adolescents apprennent à l’école et les besoins du marché économique ? Le rôle d’une école est-il de transformer des êtres- humains en main d’œuvre adaptée aux besoins d’acteurs privés ? N’est-ce pas confondre école et formation professionnelle ? Nous pourrions pourtant inversement considérer que dans un monde économique incertain, difficile et mouvant, une culture générale et des connaissances solides sont une meilleure assurance pour faire face aux défis de la mondialisation et pour assumer le plus lucidement possible sa vie d’adulte : d’autant que la vie d’un homme ne se résume pas à son travail et le contexte actuel est là pour nous rappeler  que de nombreuses questions taraudent les individus. Quelle place accorder à son histoire, à sa culture, à ses traditions, à ses particularismes, à ses affects par exemple ?  De plus nous remarquons que ceux qui sont le mieux adaptés au monde d’aujourd’hui et qui poussent le monde vers demain sont généralement issus des grandes universités anglo-saxonnes ou européennes plutôt que de programmes de formation tout au long de la vie.

Au sein de l’Union Européenne, qui n’a pas normalement de compétences en matière d’éducation, l’éducation est également clairement perçue comme le moyen d’intégration du marché de l’emploi. Or, à l’heure où le marché de l’emploi propose pour l’essentiel des postes non qualifiés, on se demande bien pourquoi il faut tant investir dans l’éducation à des fins d’employabilité. Prenons le classement de l’Express d’avril 2016 sur le classement des emplois les plus demandés sur le marché, on ne trouve que deux fois des postes qualifiés au niveau ingénieur (à la quinzième place et à la quarante-neuvième place) sur cinquante typologies de profils recherchés. Les autres emplois sont des postes non ou faiblement qualifiés. De l’aveu même de l’Union Européenne[2] en 2010, la suréducation (sic) (néologisme épouvantable, soit  dit en passant) atteindrait 30%.

Je cite : « Une étude néerlandaise datant de 2002 a révélé que le taux de suréducation (sic) passait de 41,7 % chez les 15-19 ans à 27 % chez les 30-44 ans et à 18 % chez les 49-64 ans. D’autres études font état de résultats similaires. Des études sur l’inadéquation des compétences au sein des minorités ethniques en Grande-Bretagne ont montré que la suréducation (sic) s’observait davantage chez les personnes de couleur que chez les blancs. (sic) » Or, qu’en est- il des compétences recherchées en Europe ? Je cite cette fois la Commission Européenne[3], « Les projections de création nette d’emplois font apparaître une expansion polarisée de l’emploi au sein des professions, avec un important biais en faveur des emplois hautement qualifiés. Jusqu’en 2020, 17,7 millions d’emplois pourraient être créés dans l’UE dans des professions intellectuelles hautement qualifiées (fonctions de direction dans les domaines administratif, du marketing, de la logistique et de la vente, administrateurs de systèmes informatiques, professionnels de l’enseignement, techniciens, etc.). Parallèlement, les prévisions de création d’emplois font état de perspectives médiocres, voire négatives pour certaines professions qualifiées, mais également d’une création considérable d’emplois peu qualifiés (cinq millions de postes) en particulier dans le secteur des services, par exemple d’agents de sécurité, aides à domicile, caissiers, agents d’entretien, etc. [ …] Les emplois «peu qualifiés» du secteur des services incluent de plus en plus de tâches complexes; cependant, les nouvelles compétences et aptitudes requises pour ces emplois ne bénéficient encore que d’une reconnaissance très limitée dans la structure salariale. »

Donc, pour essayer d’y voir plus clair : il y aurait en Europe une forte demande d’emplois non qualifiés qui seraient finalement qualifiés parce qu’incluant des tâches complexes et une forte demande d’emplois qualifiés parce que postes de direction ou rattachés aux directions, ce qui nécessite d’investir dans l’éducation alors que la suréducation est déjà massive. Je ne suis pas certaine que cela nous éclaire ! Mais qu’entend-on par éducation au sein de l’Union Européenne et dans les instances internationales ?

Qu’est-ce que l’éducation?

 Dans son document « Comprendre les politiques de l’union européenne, Éducation et formation: la clé de votre avenir,»[4] la commission se propose d’ouvrir les esprits et donne sa vision de l’éducation :

  • Elle est un apprentissage qui est un processus permanent, parce qu’apprendre, ce n’est pas assimiler des données, apprendre, c’est vivre.
  • L’apprentissage peut être aussi non formel (par exemple : l’apprentissage structuré en ligne; la formation en entreprise; le bénévolat ou les échanges de jeunes) et informel (par exemple : les compétences en gestion de projets ou les compétences informatiques acquises au travail; les compétences linguistiques et interculturelles acquises lors d’un séjour à l’étranger; les compétences sociales acquises grâce au bénévolat, aux activités culturelles, au sport et aux activités domestiques.)
  • L’apprentissage se déroule tout au long de la vie.

(Notons que la différence entre « non formel » et « informel » n’est pas très claire non plus si ce n’est que l’un et l’autre se passent parfaitement bien de l’école.)

  Ainsi, en 2006, huit compétences clés ont été définies au niveau européen, ce qui représente une combinaison de connaissances, de compétences et d’attitudes jugées nécessaires à l’épanouissement et au développement personnels, à la citoyenneté active, à l’inclusion sociale et à l’emploi[5] :

  • communication dans la langue maternelle
  • communication en langues étrangères
  • compétence mathématique et compétences de base en sciences et technologies;
  • compétences sociales et civiques
  • compétence numérique
  • apprendre à apprendre
  • esprit d’initiative et d’entreprise;
  • sensibilité et expression culturelles.

Évidemment, sans le détail des contenus, on peut y mettre un peu ce que l’on veut. Mais les compétences clés développées dans le cadre éducatif sont en fait les compétences clés « professionnelles » supposément attendues par le marché de l’emploi et développées, en ce qui nous concerne dans la refondation de l’école en France et la réforme du collège.

Les questions immédiates que suscite cette rapide introduction sont les suivantes :

  • Est-il judicieux de réduire le rôle de l’école à la construction de l’employabilité des élèves ? Est-ce le rôle de l’école publique de répondre à des besoins d’acteurs privés ?
  • Comment porter à connaissance de l’employeur futur les apprentissages développés dans le non formel et l’informel ? Ce qui revient à poser la question des conséquences sur la vie des enfants, adolescents et « apprenants tout au long de la vie ». Sont- ils supposés faire tamponner chaque voyage, chaque nouvelle expérience, chaque activité domestique ? Et si oui, par qui ?
  • Si le mouvement est mondial, pourquoi la riposte ne l’est-elle pas ? Il n’y a aucune raison pour que seuls des enseignants et parents d’élèves français refusent la réduction de l’enseignement à de la pré-qualification professionnelle et au conformisme social.

En effet, à la lecture de ce texte, il n’aura échappé à personne que développer des compétences professionnelles pour être employable n’implique visiblement pas pour nos fonctionnaires européens et internationaux que les hommes réfléchissent aux notions de travail, de bon ou de mauvais travail, aux manières de « bien faire son travail », aux manières d’organiser les activités, les échanges et les marchés. Les populations sont semble-t-il destinées à exécuter mécaniquement des tâches, aussi qualifiées soient-elles : Cela ne transforme-t-il pas les employés en tâcheron et  nos enfants en futurs tâcherons ? Quel parent responsable et aimant peut souhaiter pareil avenir à ses enfants ?

[1] Hollande (2012) ; OIT (2012b, 2012c) ; OCDE (2012a) ; Centre de développement de l’OCDE (2012).

[2] NOTE D’INFORMATION │ JUIN 2010 │ ISSN 1831-2438- CEDEFOP

[3] De nouvelles compétences pour de nouveaux emplois- Anticiper les compétences requises et adapter l’offre de compétences aux besoins du marché du travail

[4] Comprendre les politiques de l’Union européenne — Éducation, formation, jeunesse et sport – Commission européenne- Direction générale de la communication- Information des citoyens- Manuscrit mis à jour en novembre 2014

[5] http://eacea.ec.europa.eu/education/eurydice/documents/thematic_reports/145fr.pdf

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