Les EPI pour mieux apprendre?

classe-a-baliOù se niche l’innovation dans les nouveaux programmes et la réforme scolaire ? Dans les innovants E.P.I : les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires. Concrètement, les enseignants vont devoir travailler en équipe sur des thèmes imposés selon un emploi du temps imposé par l’administration sur des projets « pratiques », sans formation.

Les EPI, pour s’approprier des savoirs abstraits ?

Le ministère présente les EPI comme un moyen de mieux s’approprier les savoirs abstraits en donnant du sens aux apprentissages grâce au croisement de ces derniers et à leur contextualisation. N’est-ce pas déjà ce que font les enseignants chaque jour dans leur classe ? Si tel n’était pas le cas, ce qui est faux, ne vaudrait-il pas mieux former les enseignants  plutôt que leur imposer des modalités d’enseignement sur un temps donné qui ne couvre pas l’ensemble de leurs pratiques ? Est-ce à dire que dans 80% du temps, les enseignants ne contextualiseront pas les savoirs, ne donneront pas de sens aux apprentissages quand les EPI ne couvrent que 20% du temps d’étude ? C’est absurde.

En tout état de cause, le ministère contextualise les EPI au moyen d’exemples pour donner du sens à cette nouvelle lubie pédagogique. Il a présenté quatre EPI avec sa présentation de la réforme[1] :

-la rédaction d’un magazine consacré à la machine à vapeur, en lien avec le thème « Sciences et société »

-l’organisation d’un débat sur des caricatures réalisées par les élèves. Le compte-rendu des débats devant faire l’objet d’un article de presse, en lien avec le thème « Information, communication, citoyenneté ».

-la réalisation d’une vidéo sur des maquettes numériques d’éoliennes réalisées également par les élèves pour le blog de l’école, en lien avec le thème « Développement durable ».

– l’exposé en anglais sur le métier d’urbaniste avec la création d’une affiche, en s’appuyant sur le cours sur les aires et périmètres et le cours sur la ville, les paysages et territoires, en lien avec le thème « Monde économique et professionnel».

D’emblée, il est frappant de noter que toutes ces projets sont « intellectuels » et renvoient à des métiers de cadres supérieurs ou professions dites intellectuelles : journaliste, dessinateur de presse,  vidéaste, communiquant, publicitaire, urbaniste. Il est aussi amusant de noter que pour le ministère, ces métiers ne semblent pas nécessiter finalement de grandes compétences ni de grands savoirs puisque qu’ils sont à la portée d’adolescents et encadrés par des enseignants-animateurs qui ne sont pas censés, a priori être « journaliste, dessinateur de presse, animateur de débat, vidéaste, communiquant, publicitaire, urbaniste. » Soit le ministère méprise ces professionnels, soit le ministère n’attend pas grand-chose des réalisations des élèves et ce n’est que de la poudre aux yeux. Pire, ce peut être les deux. A moins que le ministère n’ait prévu de nombreuses heures de formations pour les enseignants désireux de maitriser l’art du journalisme ou du documentaire vidéo, ce qui sera très pratique dans le cadre de leurs prochaines reconversions.

Il est aussi frappant de voir à quel point les concepteurs de ces EPI vivent dans une autre dimension, dans un autre univers, loin, très loin de la réalité des savoirs des élèves aujourd’hui : demander à des élèves en grande difficulté face à la lecture et l’écriture  de rédiger des articles de presse, de blog ou de magazine relève de l’incantation pure. Ajouter de la difficulté à la difficulté en leur demandant de le faire dans une langue étrangère, c’est ignorer à la fois le programme de langue vivante étrangère du collège et le niveau réel des élèves.  Peu d’entre eux seront en effet capables de faire un exposé sur le métier de l’urbaniste en anglais à la fin 3ème.

Il est également utile de rappeler que chaque EPI s’inscrit dans une thématique qui a un programme, à tout le moins, des objectifs. Mais ce sont surtout des euphémismes, des formules générales ou vagues ! « Interroger le progrès », « identifier le possible et l’acceptable », « construire un positionnement… » En bref, un discours qui endort, qui conduit à une adhésion de fait car comment s’opposer à l’interrogation du progrès ou à la construction d’un positionnement ? Mais concrètement et dans le réel,  qu’attend-on  exactement des élèves ?

Des savoirs instrumentalisés

D’abord le savoir est ici clairement instrumentalisé et ramené massivement à la vie professionnelle et à la vie politique. En deux mots ou presque, le projet du collège sert des intérêts économiques et des intérêts politiques tout en se gardant bien de les mettre en avant. Prenons par exemple le thème du développement durable dont l’objet est, entre autre, « l’identification des bonnes pratiques permettant de vivre ensemble de manière solidaire dans un monde aux ressources limitées » Sur la forme, a priori, nous sommes tous d’accord. Sauf que le développement durable ne fait pas consensus et il ne semble pas que les programmes abordent les points de vue de ceux qui discutent la notion de développement, ceux qui pensent que le « développement durable » est une oxymore, ceux qui souhaitent, notamment  dans les pays asiatiques et africains,  construire leur propre projet de société  et qui considèrent que le développement durable est la énième invention occidentale pour poursuivre la colonisation des esprits et des terres… Peu importe qui a raison ou tort, ce qui est important ici est que le développement durable n’est pas une somme de savoirs neutres mais bien une idéologie au service d’une expansion ou plutôt du développement de nos grandes entreprises. On ne voit pas très bien au nom de quoi l’école assurerait le relais de l’idéologie économique du moment.  De plus, « les bonnes pratiques permettant de vivre ensemble de manière solidaire » sont assez antinomiques de l’exploitation de ressources sur des terres étrangères par exemple : vous ne pouvez pas exploiter la forêt congolaise tout en respectant les Pygmées, ni exploiter l’uranium en respectant les Bédouins. Que les discours officiels masquent la réalité des conflits ne signifient pas que les conflits aient disparu de la vie réelle et pour le coup, nous sommes loin, très loin du développement de la pensée critique des élèves.

L’élève ressource

Ensuite, le savoir est ramené à une somme de capital ou de ressources, l’élève devenant lui-même une ressource pour le monde économique. Les « formations porteuses d’avenir » est un doux euphémisme pour exprimer « les besoins de main d’œuvre des entreprises qui recrutent plus ou moins massivement ». La formule est moins glamour et la promesse des lendemains qui chantent s’évanouit. En effet, chers parents, vous avez mis au monde du « capital humain » qui doit investir l’éducation dans le but d’assurer la productivité future des entreprises, soit d’assurer le bon fonctionnement d’intérêts privés. Sous un couvert pragmatique et logique, le but de l’école n’est plus d’éduquer, d’instruire, d’assurer le développement harmonieux d’êtres humains mais de former de la main d’œuvre adaptée aux besoins perçus des grandes entreprises (le cordonnier du bout de ma rue n’a évidemment pas voix au chapitre, ce n’est pas lui qui finance les Think Tanks et le lobbying) dans un monde présenté en perpétuelle évolution ! D’ailleurs, sur les huit EPI, un est directement en lien avec le monde économique et professionnel dont l’objectif rejoint « le parcours avenir » qui doit permettre aussi de découvrir le monde économique et professionnel. Mais les autres thèmes abordent aussi en parti cette dimension professionnelle puisque sous couvert d’enseignement, on défend la vision en fait économico- utilitariste de la science qui doit permettre l’adhésion au « progrès technologique », le développement durable dont on a déjà écrit plus haut qu’il sert principalement des intérêts capitalistes. Même la santé  doit permettre la « gestion » du « rapport risque/ sécurité » et faire  de la santé « une ressource »… je n’invente pas les mots qui sortent plus d’un dictionnaire économique que d’un dictionnaire médical. Bref, dans ce collège 2016, tout semble réduire nos enfants à leur rôle de main d’œuvre parfaitement adaptable à des processus de production déjà bien établis. Voilà qui nous éloigne sacrément du progressisme social dont font semblant de se réclamer les zélateurs de la réforme.

Notez bien que le problème n’est pas le monde économique en soi, ni même le capitalisme ou le développement économique. Le problème est de faire croire que l’intérêt des forts est l’intérêt de tous et de confondre intérêt particulier et intérêt général. Il n’est pas interdit de développer son activité, bien au contraire,  il n’est par contre pas normal d’accepter que l’éducation de nos enfants soit orientée pour satisfaire les besoins économiques de quelques-uns.

Le problème n’est pas non plus de vouloir présenter des métiers ou de chercher à former des professionnels. Le problème est de vouloir le faire à l’école en lieu et place de la transmission de savoirs et de connaissances qui éduquent et instruisent des êtres humains.

Adhésion contre esprit critique

Enfin, ce qui est attendu, en plus de l’adhésion aux intérêts économiques des entreprises dominantes sur les marchés, c’est l’adhésion aux intérêts politiques immédiats : « expliciter et expérimenter les principes et les règles qui fondent la citoyenneté », ce n’est pas les étudier, ni les critiquer, c’est s’y soumettre.  La question n’est même pas de savoir non plus si ces principes et ces règles sont bons ou pas, mais de savoir si l’école a pour mission d’amener les enfants à adhérer aveuglement à un régime ou pour mission de leur permettre de grandir en réfléchissant. Or, qu’entend-on par citoyenneté et valeurs républicaines ? Ces termes ne sont jamais clairement expliqués, or la République de Platon n’est pas celle de Sylla, et les mots Liberté, Egalité et Fraternité ont plus d’une définition : sur lesquelles s’accorde-t-on ? Mystère… Et comme le ministère ne le sait pas lui-même, les valeurs de la République se réduisent à des éducations à…  la laïcité, l’égalité garçons-filles et les luttes contre les discriminations ! Or ces combats sont d’abord des combats idéologiques, qui sont loin d’être neutres et consensuels. Ce qui saute aux yeux dans ce nouveau collège, c’est la demande faite aux élèves d’adhérer aveuglement, inconditionnellement, car les élèves sont bien évalués sur le niveau d’engagement au sein du parcours citoyen, à un système de valeurs qui définit une manière et une seule de penser l’être humain, l’organisation sociale, économique et politique. Nulle place ici à la réflexion, remplacée par une demande constante d’actions au sein d’engagements associatifs, humanitaires, civiques, commémoratifs. Les élèves doivent agir, pas penser. Les disciplines ne sont convoquées que pour renforcer l’adhésion aux « valeurs républicaines ». Mais dans quels types de régime l’action prime-t-elle la raison et la parole ? Dans quels types de régime demande-t-on l’adhésion totale à des principes qui englobent chaque parcelle de la vie des individus ? Et que vaut la parole lorsque les objectifs du débat sont posés à l’avance ? Eduquer, c’est accepter que l’Autre prenne un autre chemin. Après tout, nos enfants ne sont pas nés pour mettre leurs pas dans les nôtres et rien ne les empêchent de restaurer une monarchie ou de se constituer en des millions de petits kibboutz ou d’inventer de nouvelles voies, de nouvelles manières de gagner sa vie, de nouvelles relations sociales. Mais visiblement, dans le collège 2016, il s’agit surtout de se soumettre aux cadres établis aujourd’hui et de respecter ces hiérarchies sans rechigner.

Cette réforme est en fait une réforme conservatrice, n’en déplaise à ses zélotes, dont le principal objectif est le formatage des esprits, dans une optique de stabilité politique et de défense des intérêts économiques de ceux qui sont déjà bien établis. Et ça, c’est plutôt réac !

[1] http://www.education.gouv.fr/cid86831/college-mieux-apprendre-pour-mieux-reussir.html

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